Texte 2


Psychanalyse et Cybernétique ou de la nature du langage - Jacques Lacan - (échanges octobre 2004)
Conférence du 22 juin 1955 – dans : Le séminaire . livre 2 : le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse (éd. Seuil).
 

En cette fin d’année de séminaire, J.Lacan reprend certaines questions à partir de l’histoire des sciences – comment un jeu de hasard peut-il être poursuivi par une machine ? – quel déterminisme dans une intention de hasard ? afin d’établir un lien entre le réel (ce qui revient à la même place) et la symbolisation mathématique qui permet de rendre compte de ce réel grâce à l’efficacité de la machine. Ce procès de la symbolisation des sciences exactes vers les sciences conjecturales (sciences humaines pour Lacan) permettra à l’auteur de  poursuivre l’approche psychanalytique du langage par le biais de ces machines cybernétiques qui élaborent des combinaisons de coups.
Cette science combinatoire qui apparaît avec le traité de Pascal (1654) s’ordonne autour de la corrélation de l’absence et de la présence ; la recherche des lois des présences et absences tendant à l’instauration de l’ordre binaire aboutissant à la cybernétique.
On ne peut s’empêcher de faire le lien avec le jeu de la bobine où le jeu de l’apparition-disparition correspondrait à l’élaboration symbolisante de l’absence de la mère pour cet enfant de 18 mois (cf. Freud – Au-delà du principe de plaisir – 1920) dans la mesure où il articule l’opposition phonétique fort-da (parti-là).
 
Si n’importe quoi peut donc s’écrire en termes de 0 et de 1 (se signifier mais pas se penser), nous sommes pour Lacan en présence de machines nouvelles, où l’ouvert-fermé au lieu d’être une succession de « portes » , se constitue en circuit (p.95 du Séminaire 2 – ch. Freud, Hegel et la machine) .
Une machine qui « permet aux symboles de voler de leurs propres ailes » (J.L). Un tel aphorisme en forme de boutade n’en constitue pas moins l’axe essentiel de cette année 55, pour définir le symbole, le symbolique, le sens de la parole dans la cure pour J.L.
Il s’agit d’une certaine sorte de symbole comme si ces machines laissaient entr’apercevoir un symbolique pur, sans imaginaire. Le symbole pour Freud restant dans ce sens toujours pris dans une certaine imaginarisation propre au langage humain. Lacan, lui, semblant vouloir faire le lien entre le langage et un certain inconscient-machine, établir un rapport du langage à la pulsion pour écouter le désir inconscient.
En effet, l’alternance des 0-1 permet des opérations logiques : et – ou - ou bien – alors. « Par la cybernétique, le symbole s’incarne dans un appareil – avec lequel il ne se confond pas, l’appareil n’étant que son support. Et il s’y incarne d’une façon littéralement transsubjective »  p.350.
 
La cybernétique définit un message comme une suite de signes, ce qui n’a rien à voir avec le sens d’un message langagier au sens habituel. Mais ce message cybernétique contrairement aux phénomènes énergétiques et naturels (lois de la thermodynamique) qui vont vers un retour à l’égalisation, ira plutôt vers de la différenciation.
C’est ici que le lien, par ces différenciations constituées par l’orthographe et la syntaxe, peut se faire entre le langage et la cybernétique. Ce sont des différenciations syntaxiques qui permettent aux machines de faire des opérations logiques. « La cybernétique est une science de la syntaxe, et elle est bien faite pour vous faire apercevoir que les sciences exactes ne font pas autre chose que de lier le réel à une syntaxe » (J.L).
L’efficacité des sciences  fondamentales épaulées par les ordinateurs depuis un demi-siècle semble nous prouver cette efficacité des machines « articulant » le réel.
 
Pourrions-nous alors dire que dans le langage, seule la sémantique (en opposition avec la syntaxe) véhiculerait le désir des hommes ? Ce qui circule dans une machine n’aurait-il aucun sens ? Si dans le discours humain, l’imaginaire ne peut être éliminé de la fonction symbolique, Lacan s’attache pour entendre le latent derrière le manifeste, à dégager l’inertie de cet imaginaire, à restituer au discours son sens de discours.
 « Le symbolique, existe-t-il comme tel ou est-il seulement un fantasme au second degré ? » (J.L)
L’homme, pour J.L, s’intègre dans un ordre combinatoire, suit des combinaisons mathématiques, se trouve déterminé par ce qui lui préexiste comme les structures élémentaires de la parenté (Claude Lévi-Strauss). Les nombres constituent « un primitif symbolisme qui se distingue des représentations imaginaires ».
Il s’agit de ce qui insiste, demande à être reconnu, demande à passer du non-être à l’être par la parole, veut franchir la barre du refoulement freudien comme une scansion vivante (à distinguer des scansions de la machine).
 
Le refoulement dont parle Lacan nous semble être ce que Freud détermine comme refoulement originaire. Ainsi, Lacan définit le lien du désir au symbolique tel qu’il veut (ou peut) l’entendre dans la cure, comme pris dans une combinatoire sans sujet qui insiste dans la parole à travers des formations imaginaires d’un sujet alors divisé. La pulsion-machine scanderait des combinaisons « efficace » pour nos désirs, à notre insu dans notre parole.
Combinatoire revenant par le réel grâce à la science mathématique qui révèle ce symbolique en permettant l’invention de machines réellement efficaces. Le rapport de la parole au langage donnera lieu à de nombreux échanges lors de cette fin de séminaire de l’année 1955.
 
« C’est avec le symbolisme, c’est de ce dé qui roule que surgit le désir. Je ne dis pas désir humain car, en fin de compte, l’homme qui joue avec le dé est captif du désir ainsi mis en jeu. Il ne sait pas l’origine de son désir, roulant avec le symbole écrit sur les six faces ». (J.Lacan – quatrième de couverture – chapitres 17 et 18.)

Jean-Marc Chevillard – 31-10-04.

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