Au cours de cette année, notre groupe de travail a étudié des textes
en rapport à deux thèmes :
- l’hypertexte
- l’hallucination négative
A . L’HYPERTEXTE
« Technique ou système qui permet dans une base de documentaire de textes de passer d’un document à un autre selon des chemins préétablis ou élaborés lors de la consultation »(Larousse).
Ce mot a été inventé en 1965 par Ted Nelson.
Ce concept s’est développé avec la cybernétique et se retrouve aussi bien en informatique que dans certains mouvements littéraires (« l’Oulipo »). Il existait déjà auparavant dans la littérature.(certains manuscrits d’auteur).
La notion d’hyperliens y est étroitement associée.
1. Cybernétique et fantasme
ou de la littérature comme processus combinatoire-Italo Calvino
Dans cette conférence de 1967 , l’auteur s’interroge sur les possibilités d’une « machine écrivante »dont on pourrait établir le lexique, la grammaire, la syntaxe…Mais quel serait le style d’un automate littéraire ? Qu’en serait-il de l’inspiration, de l’intuition de l’écrivain ?
L’acte d’écrire pourrait peut-être se résumer à un processus combinatoire entre des éléments donnés. Mais la littérature n’est-elle pas au-delà des mots, dans ce qui est indicible ? L’écrivain ou le poète ne va-t-il pas puiser dans les mythes, là où les mots manquent ? C’est dans l’Icst que sont refoulés « d’antiques interdits » et que la littérature vient emprunter ces indicibles et les amener au langage.
Calvino aborde les rapports entre jeu combinatoire et Inconscient qui se sont développés à partir de la psychanalyse et de l’expérience pratique de l’art et de la littérature.
Il cite deux auteurs qui ont travaillé sur ce rapprochement ; Ernst Kris (un contemporain de Freud) qui étudia « Freud et le mot d’esprit » et Ernst Gombrich, le célèbre historien d’art qui a écrit « Freud et la psychologie de l’art ». Pour ce dernier, le processus de la poésie et de l’art est analogue à celui du jeu de mots (libération, par hasard, d’une idée préconsciente).
« C’est le plaisir infantile du jeu combinatoire qui pousse le peintre à expérimenter certaines dispositions de lignes et de couleurs, et le poète à tenter certains rapprochements de mots »dit I.Calvino.
Ainsi on en arrive au fait que la littérature tout en étant un jeu combinatoire ne trouve son sens que dans la mesure où elle met en jeu quelque chose qui fait poids pour l’auteur et la société dans laquelle il vit (« autour de la machine écrivante vivent les fantasmes obscurs de l’individu et de la société »).
De plus, dans ces nouvelles formes d’écriture c’est la lecture qui est décisive, car le texte n’est plus linéaire, fluide, avec un début et une fin, mais discontinu.
2. Les derniers romans d’Italo Calvino comme hypertextes de Mickaêl Vizel
Il s’agit d’un auteur russe traduit, dont le texte a été mis en ligne. La traduction rend le texte un peu lourd et quelquefois imprécis
L’auteur s’applique à démontrer en quoi I. Calvino participe à ce nouveau mouvement littéraire, apparu avec les ordinateurs dans les années 60, et qui envisage le texte de manière non-linéaire ; c’est le lecteur qui « choisit » le chemin qu’il veut suivre dans la narration. Calvino emploie d’ailleurs le terme « d’hyperroman ».
Il donne la référence d’un site : « Labyrinthe électronique »qui lui permet de définir la notion d’hypertexte. Il fait ressortir trois éléments essentiels dans cette définition ;
- dispersion de la structure ; on peut rentrer par n’importe quel maillon dans la structure
- non-linéarité de l’hypertexte ;c’est le lecteur qui crée son texte. Il n’y aurait pas de critiques possibles dans le sens classique puisqu’il y aurait une multitude de lectures possibles.
- hétérogénéité et multimédia ; la technicité permet l’utilisation de nombreux moyens purement littéraires, éditoriaux(choix de la police, mise en page) mais aussi numériques (sons, animations…).
Ainsi il y aurait une substitution de la « civilisation Gutenberg » vers une « civilisation orientée image ». (Umberto Eco)
M. Vizel fait un lien entre l’hypertexte et le post- modernisme.
Il fait un retour dans le temps par l’étude des manuscrits de certains auteurs (Dostoîevski, Lewis Caroll) qui seraient déjà des fragments d’hypertextes…L’hypertexte existait depuis longtemps mais c’est dans la seconde moitié du XXème siècle qu’il y aurait une condensation, une revendication de cette forme littéraire.
Voici encore deux définitions de l’hypertexte qui m’ont paru intéressantes.
_l’une extraite de la « Machine littéraire » d’I. Calvino (1981) : « J’entends par hypertexte une production non-séquentielle ou un texte en arborescence qui laisse le lecteur choisir. Autrement dit, c’est une série de fragments de texte reliés par des liens, proposant au lecteur des parcours différents. »
-une définition de R. Barthes dans « S/Z »concernant le « texte-écriture idéal » ; « Ce texte est une galaxie de signifiants, non une structure de signifiés ; il n’y a pas de commencement ; il est réversible ; on y accède par plusieurs entrées dont aucune ne peut être à coup sûr déclarée principale ; les codes qu’il mobilise se profilent à perte de vue, ils sont indécidables (le sens n’y est jamais soumis à un principe de décision, sinon par coup de dés) ; de ce texte absolument pluriel, les systèmes de sens peuvent s’emparer, mais leur nombre n’est jamais clos, ayant pour mesure l’infini du langage. »
L’étude que fait l’auteur de trois romans d’I. Calvino est particulièrement détaillée. Il s’agit de :
- « Villes imaginaires »
- « Château des destins croisés »
- « Si par une nuit d’hiver un voyageur »
3. Du texte à l’hypertexte : vers une épistémologie de la discursivité hypertextuelle
Jean Clément
Ce texte est assez ardu car très dense et théorique. L’auteur analyse les différentes formes syntaxiques, lexicales utilisées dans l’hypertexte.
Dans l’introduction, l’auteur souligne la grande polysémie du mot « hypertexte ».
Pour lui cette notion recouvre forcément une interaction entre l’homme et la machine, l’ordinateur. »C’est un système à la fois matériel et intellectuel dans lequel un acteur humain interagit avec des informations qu’il fait naître d’un parcours et qui modifient en retour ses représentations et ses demandes. »
Il y a un double mouvement de l’homme vers la machine-outil et en retour les réponses de l’outil agissent sur l’homme et le transforment.
L’hypertexte aurait une double vocation : il y a un système d’organisation des données et un mode de pensée, une lecture de ces données.
Il se caractérise par sa non-linéarité (plutôt du point de vue du dispositif que du discours), et sa discontinuité potentielle (c’est-à-dire une écriture qui cherche « le surgissement de la pensée »).. Il le situe entre «l’ ordre et désordre ».
« Entre ordre et désordre, l’hypertexte se donne à déchiffrer comme la figure changeante d’une intelligibilité potentielle, comme un espace sémantique à construire. »
L’auteur s’attache surtout à explorer les nouvelles figures du discours hypertextuel.
Parmi les figures de la rhétorique classique, il analyse le sens particulier que l’hypertexte donne à la synecdoque (prendre la partie pour le tout), à l’asyndète (supprimer les mots de liaison) et à la métaphore(le fragment se prête à plusieurs lectures).
Ces trois particularités changent radicalement notre rapport au texte, et J. Clément avance une notion nouvelle, celle d’une pensée hypertextuelle qui serait une « pensée en devenir, une pensée potentielle, une pensée variable et changeante, un scintillement de la mémoire à travers les parcours du labyrinthe ».
Dans un dernier chapitre il analyse la pratique hypertextuelle présente déjà chez un bon nombre d’écrivains, notamment dans leurs manuscrits (Stendhal) ou de façon plus ostentatoire chez certains écrivains contemporains, tel J. Roubaud (qui nous donne à voir en quelque sorte son « arrière-boutique »)
En règle générale, le texte classique fait disparaître toute trace du dispositif qui l’a engendré, alors que « le parcours de l’hypertexte est une dérive ».
4. Le texte en jeu. Anne Marie Boisvert
L’auteur, philosophe, est directrice du CIAC (Centre International d’Art Contemporain) de Montréal. Le texte est paru dans le magazine électronique du CIAC.(N° 17/2003)
Ce texte nous montre comment les artistes mettent en forme certaines œuvres littéraires sur le Net pour en donner une interprétation ; ceci avec les moyens offerts par l’informatique, au niveau aussi bien de la mise en page du texte (police, caractères,…) qu’en faisant appel à des musiques, images,flash, jeux interactifs…Il en résulte une véritable performance. Notre corps se trouve interpellé du côté des sensations surtout visuelles mais aussi auditives et par le toucher (cliquer sur la manette pour les jeux interactifs).
Il y a une adaptation d’un texte à un écran d’ordinateur. De telles œuvres mettent en scène moins un « texte que la révélation du travail de lecture, pensé moins comme un décodage et d’avantage comme une performance. ».L’adaptateur, l’artiste, propose en fait une lecture d’un texte. Elle donne deux beaux exemples d’un tel travail ;
- une adaptation de poèmes d’Ezra Pound (« Cantos I et II »), sur une musique très rythmée d’Art Blakey.réalisée par Young-Hae Chang
- une nouvelle de Borges, » l’Intruse », adaptée par Nathalie Bookchin
B. L’hallucination négative
1. La boucle contenante et subjectivante de la vision-Guy Lavallée
2. La négation – Freud