Une première discussion sur un plan technique concerna nos difficultés à mettre tel ou tel article ou de la vidéo sur notre blog. Comment ne pas perdre trop de temps avec l’informatique ? Certains demandent de plus en plus d’automatisation ; d’autres s’attachent à un minimum de compréhension (parfois de codage) pour pouvoir « utiliser » la machine, garder un espace de symbolisation propre à notre rapport avec une telle « machine ».
Ensuite ce fut les 2 textes très polémiques de Marc Prensky : « Digital Natives, Digital Immigrants » et « Do they really think differently? » qui engagèrent nos réflexions.
Articles originaux 1 et 2 (pdf)
Il y a déjà plusieurs faits qui sont imbriqués – C’est un texte qui fut reçu et investi comme l’évangile de la « Y » génération qui a grandi avec Yahoo et le réseau (ils ont entre 18 et 30 ans). C’est un certain type de relation avec soi-même et les autres qui est ainsi revendiquée. C’est un fait de société, surtout aux USA et au Canada, ce rapport au réseau, aux jeux, à l’hypertexte, qui concerne les plus jeunes.
Les enfants sont attirés, fascinés par ces produits qu’ils choisissent eux-mêmes, qu’ils « connaissent » mieux que les adultes, qu’ils adoptent souvent en dehors de leurs regards, dans une sorte d’affranchissement culturel, ou de contre-culture très « teen » qui correspond aux profits d’un capitalisme très libéral.
On peut voir dans ce texte une confusion entre pédagogie et apprentissage, les enfants en sauraient plus que les parents ! Ceci est une vielle question et mérite attention. Nous pourrions tout aussi bien retrouver ici, les mythes du bon sauvage, l’intelligence « innée » de l’esclave dans le Gorgias de Platon, etc…
Le jeu, l’interactivité proche du monde de l’enfance et des interactions précoces permettent à une sorte d’intelligence de se déployer avec l’informatique. Comme si l’enfant souffrait moins d’inhibition pour entrer dans une sorte de communication intuitive avec l’ordi. Cela présenterait-il un danger ? Est-ce un fonctionnement propre à l’enfant ou s’agirait-il d’une rupture générationnelle telle que Prensky le soutient de façon véhémente. On se demande bien quel est l’intérêt de soutenir cette idée qu’avec les « natives » : notre éducation « classique » est vouée dorénavant à l’échec ?
Comme si l’éducation n’était pour Prensky que des contenus d’informations – faudrait-il dire que ce n’est pas dans l’air du temps, d’en rabattre sur le conjoncturel, le social, le sujet, les manipulations et aliénations collectives, les phénomènes de mimétismes et d’identifications pour ceux qui se donne du baume au cœur en chantant l’ère nouvelle (la crainte de la dépression économique n’est jamais loin).
Donc il sera plutôt question de plasticité neuronale, de l’auto-organisation du système nerveux central, de sciences un peu « dures » pour arguer que la nouvelle langue des « natives » ne sera jamais stockée à l’endroit de l’ancienne langue des «immigrants ».
Au diable les cours magistraux de Deleuze et Roland Barthes, ça n’accroche plus les « natives » qui aiment apprendre en jouant. Nous trouvons des universités dans « second life » où les rôles sont finalement interchangeables. Le rapport d’autorité (à distinguer de celui de pouvoir) est alors complètement transformé.
C’est une question bien difficile ce rapport du jeu à la créativité, à l’autre, à la société et à la culture. Les espaces n’étant plus normés, nous ne pouvions que nous référer à des échelles de comportement. La question de la rapidité de la pensée qui peut être ici remarquée et valorisée, peut tout aussi bien déboucher sur une fuite maniaque.
Tout l’article s’appuie sur un comportementalisme qui consacre le rapport à l’autre, à la société, au jeu, au futur comme un lien de dépendance de type addiction, grâce à une pensée efficace mais essentiellement opératoire. Les addictions sont-elles de nouveaux symptômes au sens psychanalytique ou bien sont-elles une manière de réduire le symptôme à un comportement en fonction d’une ambiance et d’une écoute sociale ?
Les liens de l’individualité à l’autonomie sont remis en question dans ces modes de dépendances au groupe et à la machine.
Il semble que les jeux, dont il s’agit, sont pris dans une ambiguïté entre le « playing » et le « gaming » (cf. Winnicott) ; ce qui n’est pas sans conséquence sur le type d’apprentissage et de dépendances qu’ils produisent.
C’est comme si on laissait les enfants grandir avec les machines en se donnant bonne conscience, alors qu’en fait, ils grandissent seuls avec quelques avatars et quelques autres vaguement distincts.
Ça me fait penser à l’article de Freud sur la psychologie du lycéen où il évoque le lien transférentiel fondateur qui l’a lié à ses professeurs et qu’il se rappelle au soir de sa vie. Lors des relations pédagogiques selon Prensky nous penserions à des sortes de relations fusionnelles aux autorités indistincts, donc forcément déplacées sur une pratique de la « machine ».
Prochaine réunion 11 septembre
Lecture dans « jeu et réalité » (Winnicott) de : la créativité et ses origines – p 91 à 119.
Idée de lecture de vacances :
- L’utopie de Thomas More
– Signatura rerum, sur la méthode de Giorgio Agamben
- Pour une politique de civilisation d’Edgar Morin