En contrepoint du texte « logique des réseaux, le réseau et le soi » in « Homo Sapiens Technologicus »de Michel Puech.
La psychanalyse nous montre l’importance de la fonction de tiers. Dans la relation fusionnelle de la mère à son enfant, le père intervient dans une place tierce qui permettra à l’infans de sortir de la dyade qu’il construit avec sa mère. Toutes les fonctions humaines s’articulent autour de ce schéma que Freud a élaboré à partir du mythe d’ Œdipe.
La tierceïté, condition essentiellement humaine, est la pierre angulaire de tous les processus de symbolisation et de culture. Cette condition se trouve fortement interrogée par les technologies informatiques qui révolutionnent tous les domaines de la pensée et de la culture qui jusqu’à présent s’appréhendaient sur un mode « diachronique ». Le commerce s’est développé comme une articulation entre un système de production et un système de diffusion. Hermès, le messager des dieux est aussi le dieu du commerce.
On retrouve l’importance des figures des messagers dans toutes les cultures. Les anges, l’archange annonciateur Gabriel, la vierge Marie, Mahomet le prophète sont des personnages dont la fonction est d’établir un trait d’union entre les dieux et les humains. Même Dieu le père a envoyé son fils pour délivrer son message. Les cultures se sont construites sur l’impérieuse nécessité de ces figures d’intercession. Tout ne peut se passer, ni dans le même temps, ni sur le même plan. Il y a une nécessité de différenciation, de discrimination qui définissent des entités séparées.
Effet, cause, interaction ou émergence simultanée, il semble s’opérer aujourd’hui un réel changement dans les modes de fonctionnement liés à la pratique du réseau qui tendent à réduire la place des fonctions tierces. Comme si les opérations analogiques cédaient le pas aux opérations digitales.
Si le web n’est pas l’unique artisan de ce mouvement binaire, probablement y prend-il part.
Aujourd’hui une partie des échanges humains dépend d’une pratique du réseau dont le mode de fonctionnement ne répond plus aux repères ancestraux. Comment allons nous vivre cela ?
» Jusqu’à présent, l’opinion était toujours médiatisée par la presse ou les sondages. Internet, c’est l’opinion immédiate. Ce n’est pas un media, c’est une forme sociale« . (Pierre Rosanvallon in Libé du 31 Janvier 2009.)
Le réseau modifie la notion de médiation, abolit les hiérarchies entre les savoirs, et favorise l’autogestion des rapports humains.
Sa pratique nous offre de grandes satisfactions. L’immédiateté des échanges par mail induit de nouvelles attentes, nouvelles exigences, mais également des positions psychiques modifiées dans la mesure même où le facteur temps ne permet plus la même distance. Ces nouvelles donnes par exemple rendent la pratique de l’humour beaucoup plus délicat et a nécessité l’invention des smiley.
Les réseaux sociaux sur lesquels on peut consigner, au vu d’un grand nombre, chacun de ses mouvements affectifs permettent de s’assurer un lectorat arborescent, l’intimité se livre et les réactions émotives et affectives se vivent d’une façon frontale qui peut verser dans une logique d’emprise et d’intrusion. La notion d’intimité est appelée à se redéfinir, celle de responsabilité aussi dans ce monde où le pseudo est la règle et où voir sans être vu est l’habitude.
On pourrait croire que ce modèle de « démocratie électronique » (Puech) est porteur d’une plus grande liberté, dans la mesure où la disparition des intermédiaires peut nous libérer d’un excès de bureaucratie et nous placer, tous, à un niveau d’égalité.
Cependant l’accès à l’information, s’il est pour le moins pléthorique nécessite, pour ne pas se perdre, une solide structuration des idées et peut tendre à renforcer des inégalités culturelles.
De même la disparition progressive des passeurs que sont les journalistes n’accentue-t-il pas les inégalités sociales?
On pourrait également s’interroger sur les conséquences des pratiques du piratage artistique proposé par les plates-formes « peer to peer ». Si elles affaiblissent les riches structures d’édition classiques, leurs effets ne renforcent-ils pas la culture des extrêmes en marginalisant l’émergence des nouvelles créations plus fragiles ?
Ainsi cette « désintermédiation » (Puech), c’est-à-dire la disparition des intermédiaires ancestraux, peut favoriser des modes de fonctionnement binaires et s’avérer potentiellement délétère.
J’aime lire les analyses des journalistes de Libé et du Monde, journaux qui sont appelés à disparaître au profit des gratuits qui relaient sans aucune distance les dépêches de l’AFP.
J’aime l’idée, non rentable, qu’une société puisse permettre à ses intermittents du spectacle de vivre, en étant, momentanément dans un clair-obscur.
La disparition des tiers tend à favoriser le développement d’une pensée ultralibérale avec un renforcement des extrêmes au détriment des chemins buissonniers.
La démocratie athénienne faisait sa vérité de la pluralité des opinions et gouvernait donc dans une position « méso ». Il était fait à chaque homme l’obligation et la responsabilité de parler et de prendre parti (parrhésia). Sinon il était exclu de ses droits civiques.
Restons vigilants à l’exigence humaine d’Eschyle « ni esclave, ni sujet d’un autre homme ».
Jean-Baptiste Roux
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