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Depuis quelque temps, Google a mis au point la possibilité de visualiser le monde sur lequel nous vivons, dans sa totalité. Les différentes parties ont été numérisées à partir d’images satellites, certaines avec une précision telle qu’il est possible de percevoir les structures de maisons, détails de toitures, terrasses, piscines, etc.
Ce spectacle est d’autant plus fascinant qu’il fonctionne comme un miroir, sans besoin de médiation : -cela est- ce qui ne manque pas de poser un certain nombre de questions.
S’agit-il d’une évolution, dans la continuité d’un mode de représentation du monde ou bien ce nouveau visage est-il en rupture avec les données antérieures et participe-t-il de la révolution insidieuse liée aux NTIC ?

Depuis la plus haute Antiquité, l’homme a tenté de représenter ce sur quoi il vivait, ses limites ses dimensions, sa forme, sa position en fonction des repères solaires, lunaires, stellaires. C’est une des fonctions de la cartographie qui a pour but la conception, la préparation et la réalisation des cartes. Sa vocation est la représentation du monde sous une forme graphique et géométrique. En cela, elle répond à un besoin permanent de l’humanité qui est de conserver la mémoire des lieux.
Quelques repères :
Des tablettes d’argile montrent que, trente siècles avant J.-C., on s’efforçait déjà de représenter des contours et des itinéraires, et l’on pense que les premières ébauches de croquis cartographiques précédèrent l’invention de l’écriture
La sphéricité de la Terre fut imaginée vers 650 avant J.-C. par Thalès de Milet, puis affirmée par les pythagoriciens.
Au VIe siècle avant J.-C., Anaximandre et Hécatée ébauchent les premières cartes, centrées sur la Méditerranée.
Au IVe siècle avant J.-C., Dicéarque (347-285) invente la première construction géométrique en situant tous les points connus par rapport à l’axe ouest-est et à l’axe orthogonal, tous deux passant par Rhodes au 36e degré de latitude nord.
Au IIIe siècle, Ératosthène (275-194), bibliothécaire d’Alexandrie, exécute la première mesure de la circonférence terrestre avec une précision surprenante.
Puis Hipparque (190-125) inventa la première projection, lointain ancêtre de la projection de Mercator.
La cartographie grecque antique contient déjà toutes les notions fondamentales de la cartographie moderne : sphéricité de la Terre, coordonnées terrestres, systèmes de projection.
Puis la cartographie progressa en se développant au fur et à mesure des voyages, découvertes et inventions qui permirent une précision sans cesse accrue (astrolabe, boussole, sextant, pendules de précision).

Les données géographiques sont des constructions élaborées par la main de l’homme. Aujourd’hui encore même si les cartes sont dessinées avec assistance de l’ordinateur, elles demeurent singulières et interprétables. Chacune possède qualités, lacunes et imperfections. Il n’existe pas de carte parfaite…
Ce sont des représentations, au sens d’une figuration de l’absence, c’est-à-dire des inventions humaines pour répondre à une énigme.
Borgès rêvait de la carte parfaite, superposable à l’Empire à l’échelle 1/1…
La carte diffère de la réalité ; c’est une construction qu’il faut savoir « lire » plus que « voir » et sa grammaire dépend d’un contexte culturel. Ainsi la convention de placer le nord en haut est une donnée relativement récente.
Aujourd’hui encore même si le GPS permet de nous voir nous déplacer sur un écran d’ordinateur, c’est par le biais d’une interface cartographique.

Revenons à Google. Quand nous regardons l’image du monde qu’il nous propose, sommes-nous encore dans un système cartographique ?
Il ne paraît pas que l’image formée sur nos écrans d’ordinateur relève d’une représentation, mais plutôt du monde même, vu à la manière d’un télescope.
Au début du XVII° Galilée avait inventé une lunette qui grossissait six fois sans déformation. Il ne s’agissait pas d’une représentation, mais d’une image agrandie. De la même façon, une image issue d’un microscope ne constitue pas une représentation.
Ce qui différencie donc ces deux séries d’images réside dans la manière dont l’homme intervient pour les réaliser :
-d’un côté l’homme construit des appareils (lunettes, satellites, ordinateurs) qui permettent de visualiser le monde. L’image ainsi produite résulte d’une opération métonymique, acheiropoïète : l’image n’est pas directement construite par la main de l’homme, elle préexiste à son intervention.
-de l’autre, l’homme construit une représentation psychique du monde qui l’engage dans ses fonctions symboliques, fantasmatiques, corporelles et pulsionnelles : c’est alors une opération métaphorique.

Il y a un plaisir à penser, à construire des représentations pour faire face aux énigmes, à résister à l’absence, au manque, à la perte.
L’homme se construit, sa pensée s’élabore parce que le monde est interrogation.

Il est probable que les NTIC vont modifier la façon dont l’homme aborde le monde et par là même transformer ses modes de représentation.
La manière dont l’homme se construit psychiquement dépend aussi de facteurs environnementaux. Les réponses fournies par l’internet vont très probablement bouleverser la façon dont s’organise notre questionnement.(cf. M. Blanchot. « La réponse est le malheur de la question.»)

Le téléphone portable, l’emploi de mails changent notre propre rapport à l’attente, à l’absence, à la satisfaction au temps et par là-même la manière dont psychiquement nous sommes capables d’appréhender le manque.
Comment notre rapport aux processus de sublimation en resterait-il inchangé ?

Il y a quelque temps, je m’interrogeais sur les modifications que pouvaient induire les nouveaux moyens de localisations par GPS. Par exemple, si l’homme sait à chaque instant oû il se situe, quel nouveau rapport va-t-il entretenir avec sa sensorialité, jusque-là à même de le renseigner ? Sans vouloir être plus darwinien que Freud, rappelons nous de son assertion sur la mise à distance d’une certaine sensorialité en rapport avec la découverte par l’homme de la station verticale.

Dans un proche avenir, la numérisation de notre terre sera devenue tellement précise que chacun de nous y sera reconnu et que nos allées et venues pourront êtres vus de tous en temps réel.( La prochaine génération de téléphone portable sera équipée de GPS.)

L’homme peut-il vivre dans une totale transparence, sans plus de territoire intime? Comment survivre quand il n’aura plus la possibilité même de se perdre ?
Que deviendra alors le Petit Poucet ?

One Response to “PETIT POUCET (paru dans la revue « penser/rêver » n° 10, automne 2006) jean-baptiste roux”

  1. yann.leroux dit :

    Le petit poucet ? Mais il n’avait pas de carte, juste des indices qu’il semait chemin faisant.

    Sur les cartes, il faut aussi rappeler qu’elles ont été des instruments de pouvoir. Lorsque le monde était encore jeune, les puissances gardaient jalousement les cartes des rivages qui se découvraient devant elles. Les cartes disaient les limites des puissances mais aussi leurs projections et leurs appétits. Elles réduisaient le monde a une représentation géographique

    Elles le font d’ailleurs toujours. Mais une carte, c’est aussi un monde. Je ne sais plus ou j’ai lu – oui, Jean-Baptiste, la mémoire des écrans… – que l’on y trouve tout ce que la sémeiologie a pu : signes, indices, représentations, icones.

    Je ne pense pas qu’il y ait a craindre pour nos territoires intimes. Ils restent préservés, même si ce qui est intime et ce qui ne l’est pas est renégocié par les usages de l’internet. Par exemple, ce que j’écoute sur lastFM.com peut être considéré comme privé : après tout, mes goûts musicaux ne regardent que moi. Mais je peux choisir de le partager, tout comme je peux partager les images et les films que je regarde. Il me semble que la grande différence vient du réamménagement du commun et du partagé. Cela n’enpêche pas qu’il y a des usages que je peux me réserver : ce sont mes usages privés.

    Il me semble que la nouveauté est plus dans les usages que dans le type de cartes. L’usage des cartes en ligne est que chacun peut ajouter du contenu. On peut indiquer sa maison, mais aussi la présence d’un centre de scientologie comme cela a été le cas avec Anonymous en Janvier/Février dernier, ou encore répertorier les sites de fossiles sur la terre, le déplacement d’un cyclone, les départs de feu etc. En ce sens, les google maps cont bien des cartes c’est à dire des « représentaitons conventionnelles de phénomènes concrets ou abstraits » J’ai été étonné de voir que ce sens n’est donné qu’en sixieme position par le Larousse, apres 1. feuille de carton, 2. carte perforée informatique, 3. carte à jouer, 4. la carte document (carte grise), 5. la carte du restaurant et avant 7. carte génétique et 8. la carte composant informatique (carte mère)

    Là ou l’Internet déçoit, c’est que l’on a pas encore de carte de l’Internet. Comment marquer : »Ici a été envoyé le premier mail » ou encore « Ici est arrivé la proposition de Tim Berners Lee pour un WWW » ?

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