La technologie est de plus en plus présente dans nos vies, et il est important de comprendre comment elle façonne le sentiment d’être un être humain. Les rapprochements se sont faits dans les deux sens. D’un coté, les machines deviennent de plus en plus capables de faire des choses qui seraient considérées comme intelligentes si elle était faites par un être humain; de l’autre, les être humains se rapprochent de plus en plus de leurs machines, les considérant comme une extension de leur self.
L’internet est un espace dans lequel de nouvelles formes d’exploration de soi et des autres est possible. La psychopharmacologie, la génétique, l’intelligence artificielle et la robotique font partie des technologiques reconfigurent les frontières classiques du vivant et nous poussent à repenser des notions fondamentales : qu’est ce qu’être humain ? qu’est ce que penser ? Au MIT, Sherry Turkle et Abby Rockfeller Mauzé ont créé le groupe Initiative on technology en 2001. Le groupe a pour but d’être un centre de reflexion et de recherche sur les effets de la techologie et d’attirer l’attention sur les dimensions sociales et psychologiques qu’ils impliquent
Au sein de ce groupe, Sherry Turkle a mené une réflexion sur ce qu’elle a appelé les "evocative objets", c’est à dire des objets qui nous amène à nous penser différement ou à penser différement des catégories telles que le corps, le désir, l’autre. Pour le dire autrement, les "evocative objects" sont des objets au contact duquel nous nous pensons différement.
Psychanalyste, Sherry Turkle en appelle à de nouvelles théorisations de la psychanalyse sur ces questions. Elle fait remarquer que pour l’instant, la psychanalyse est étrangement silencieuses sur des questions qui sont pourtant centrales pour elle : l’identité et la relation d’objet. Les questions apportés par l’intelligence artificielle : comment l’esprit émerge d’interactions, par exemple lui semblent porteuse de débats riches et nécessaires entre la psychanalyse et les neurosciences. Chaque disciple se trouverait enrichie par ces échanges, et la culture elle même y gagnerait une voix supplémentaire car pour l’instant, pour ce qui est de tous ces objets qui accompagnent notre quotidient, c’est surtout les publicitaires qui se font entendre.
Dans les années 1980, Sherry Turkle considérait que l’ordinateur était comme un second self au sens d’un objet de projection. Chacun avait alors une relation privée avec son ordinateur. La machine offirait l’extraordinaire possibilité de chosir d’être seul sans éprouver de la solitude. Il est possible de lui confier ses objets, sa vie, soi-même. Connecté sur le réseau, l’ordinateur devient une porte ouverte à de nombreuses relations. Dans cette nouvelle comedia del arte, chacun peut jouer son jeu puisque chacun peut avancer masqué : sur le réseau, personne ne sait que tu es un chien. Chacun pourrait ainsi explorer différents aspects de son self en jouant avec ses identités en ligne. Il ne s’agit pas simplement pour Sherry Turkle de jeux de rôle, mais de la présence au sein de self de différents mondes et jouant différents rôles en même temps.
Les références qu’elle utilise viennent principalement de Kohut et d’Erickson. A Kohut, elle emprunte la notion de d’objet-soi ("self-object) c’est à dire des objets pris dans le monde extérieur pour étayer un narcissisme fragile. Les objets relationnels lui semblent être de bons candidats pour être utilisés comme des objets-soi. La seconde référence est celle du moratoire d’Erickson. On se souvient que Milton Erickson avait décrit l’adolescence comme un moratoire, c’est à dire un temps ou des expériences peuvent être faites sans qu’elles prêtent à conscéquence. Sherry Turkle pose là une hypothèse qui me parait tout à fait intéressante : puisque notre culture n’offre plus a ses adolescents de moratoire, les groupes en ligne jouent ce rôle. Pour certain, c’est l’occasion d’agir des pulsions d’une manière qui serait sévèrement réprimée dans le monde hors ligne, pour d’autres la possibiblité de rejouer des difficultés personnelles, pour d’autres enfin la possibilité de les élaborer. [Cf. Travail du virtuel, Tisseron.,]. Enfin, bien évidement, on retrouve D. W. Winnicott et son objet transitionnel avec une annotation importante : c’est parce qu’il était, tout comme Erickson, psychanalyste d’enfant, qu’il a prété aux objets l’attention qui leur est dûe.
Il est surprenant de ne pas trouver dans les références de Sherry Turkle Harold Searles qui a produit un travail important sur l’environnement non humain. Sa thèse principale était que cet environnement joue un rôle crucial dans le développement humain. Le peu d’attention qui lui est porté est une mesure de l’exigence de travail par lequel nous nous pensons et vivons différent de l’inanimé. Winnicott reprendra une thèse similaire en supposant que l’acceptation de la réalité est "une tâche sans fin et que nul être humain ne parvient à se libérer de la tension suscitée par la mise en relation de la réalité du dedans et de la réalité du dehors" et que c’est précisément pour se soulager de cette tension qu’est crée une aire transitionnelle (D.W. Winnicott, Jeu et réalité p. 24)
Si les objets portables nous sont devenus de "objets relationnels", c’est précisément nous pouvons les porter comme des vêtements. Cela est d’ailleurs vrai pour tous les objets, auxquels nous pouvons déléguer une partie de notre fonctionnement psychique dans des buts de sauvegarde. Cela est parfaitement illustré par le conte conte de Jean de Lafontaine, "Comment l’esprit vient aux filles" par lequel il décrit les aventures de Lise, 13 ans :
Lise n’était qu’un misérable oison.
Coudre & filer était son exercice;
Non pas le sien, mais celui de ses doigts;
Car que l’esprit eût part à cet office,
Ne le croyez pas; il n’était nul emplois
Où Lise pût avoir l’âme occupée
D’ailleurs, Jean de La Fontaine le dit brutalement : « Lise songeait autant que sa poupée ». Il y aurait beaucoup à dire sur ce conte grivois – car bien entendu, il se trouvera un père Bonaventure pour traiter Lise comme une poupée – mais un des angles de compréhension est rendu possible par les réflexions de S. Tisseron sur les objets [Tisseron. 1999] . Les objets, c’est la thèse qu’il défend, donnent à penser, c’est-à-dire qu’ils sont une aide à la symbolisation.
Cette symbolisation est une symbolisation « en corps », en ce sens qu’elle fait participer l’expérience que nous avons du monde, et ce jusque dans ses recoins sensuels ou douloureux, pour les traduire en représentations qui vont à la fois rappeler et témoigner de cette expérience auprès d’un autre. La manipulation obsessionnelle d’un objet, l’élection d’un vêtement préféré, la mise en valeur d’un bibelot, la rénovation de meubles anciens peuvent témoigner aussi bien d’un mouvement d’introjection, de la réactivation de sensations, d’émotions, de fantasmes narcissiques et sexuels ou encore de la mise en dépôt de fragments d’expérience douloureux. C’est ainsi qu’il faut sans doute redresser l’histoire de Jean de Lafontaine : c’est après avoir été « piquée » par le père Bonaventure, traitée comme une poupée, que Lise en est réduite à ne plus pouvoir penser à quoi que ce soit. Et ce n’est plus que du bout des doigts qu’elle se permet d’être vivante, perdue dans une manipulation d’objets qui rappelle le traitement dont elle a été l’objet. A moins que la quenouille ne soit un de ces « objets fatals » que décrit S. Tisseron, c’est-à-dire un objet ayant fait l’objet d’un encryptement qui fonctionnent comme des bombes à retardement si les significations secrètes qui y sont attachées ne sont pas révélées. Se serait alors inscrite quelque catastrophe vécue par la génération précédente et que l’activité de couture aurait eu pour fonction à la fois de symboliser, grâce à l’introjection lente et patiente des gestes de la couture, et de maintenir loin de la pensée dans un clivage actif : ce sont les doigts de Lise qui travaille, nous dit Lafontaine, son âme, elle, est vide.
Les objets dont parle Sherry Turkle ne sont pas si différents de la quenouille de Lise. Ils ne pensent pas, mais des pensées leur sont prêtées. Ils peuvent assurer, comme tous les objets, des fonctions utilitaires, narcissiques ou sexuelles. Ils nous identifient, conservent nos souvenirs et participent à un travail d’élaboration de notre montre interne. Ces objets nous identifient au sens de "donner une identité" mais aussi, de plus en plus souvent, au sens de "reconnaître"; ils conservent nous souvenirs sous la forme des traces des messages que nous avons envoyés ou des l’historique de nos interactions avec l’objet; enfin, ils participent à un travail d’élaboration de notre monde interne en nous en fournissant une image. Cette élaboration à mon sens, n’est accessible, que si le rapport que nous avons avec l’objet nous est interprété par quelqu’un d’autre.
Ces objets sont cependant différents : ils appartiennent à des espaces créés à leur mesure. Les espaces numériques auxquel ils appartiennent nous sont étrangers. Nous ne pouvons les parcourir qu’avec l’aide de ces délégations diplomatiques que sont nos avatars et nos identités numériques. Ces espaces numériques sont des "contre-espace" (Foucault, 1967) c’est-à-dire des "hors-là" qui doublent l’espace en le réprésentant et le contestant tout à la fois. Ce sont des espaces sans lieu. L’enfance en est un bon exemple. Si nous pouvons revenir sur notre enfance en pensée, il arrive que nous ne puissions, par inhibition, par refus assumé, ou par empêchement, revenir sur des lieux de cette enfance. Nous avons le souvenir d’une maison, d’une plage, d’un jardin public, mais le lieu nous est interdit. Mieux encore : l’espace et le lieu ne sont jamais totalement superposable, d’ou la déception ou l’étrangeté que l’on éprouve lorsque l’on se rend sur les lieux de son enfance et que l’on se trouve en fait dans l’espace de ses souvenirs. Les espaces numériques fonctionnent de la même manière. Ils n’ont pas de lieux, mais ils sont constitués par une série d’espace dont nous gardons des souvenirs et les machines des traces.