Dans un texte rhapsodique, « Le blog et le nombril »[1], Geneviève Lombard a capté une image clé de l’Internet : le nombril. Voilà donc que dans un espace ou à première vue on s’accorderait sur le manque de corps, une image du corps apparait.
L’insistance mise sur le nombril n’est pas spécifique à l’Internet et Geneviève Lombard le note bien : les nombrils s’affichent dans les rues, ils se montrent, il se percent, ils deviennent écrins à bijoux. Mais l’insistance avec laquelle ils se montrent en images et en mots sur ces dispositifs particuliers que sont les blogs lui permet de faire apparaitre différentes questions. La première est celle de la théorie sexuelle infantile qui veut que les enfants naissent par « déboutonnage » par le nombril. Au dela de la question sexuelle, c’est aussi pour les enfants une façon de poser la question de ce que être un être humain veut dire. Qu’est ce qui fait la marque d’un être humain ? Que faut il avoir de commun pour pouvoir se dire humain ? Dans un environnement ou se créer une identité se fait en quelques clics, la répétition de la figure du nombril peut être une façon de poser la difficile question de l’arrimage de ces identités à un corps. Lorsque je crée un enieme identité en ligne, dans quel réel s’arrime t elle ? Dans mon corps ? Dans les machines ? Dans les réseaux ?
Renversons la question : ou s’arriment les machines ? quel est leur nombril ? Autrement dit : ce que chacun de nous crée en ligne, est-ce humain ? est-ce autre chose ? Françoise Dolto avait fait de la coupure ombilicale la première castration mettant fin à l’éthique foetale qui pour elle est une éthique « additionnelle vampirique, une éthique de l’amasser et du prendre ». L’ombilic, par où le foetus s’alimentait à la vie, est fermé : à charge pour l’enfant, avec l’aide de son environnement à trouver d’autres ouvertures ùu trouver d’autres nourritures, à la fois subtiles et triviales. Il est intéressant de noter que le vampirisme est une image qui circule facilement a propos de l’Internet : ne constate t-on pas trivialement que se mettre en lien avec un ordinateur est quelque chose qui « bouffe » rapidement du temps ? On s’installe pour cinq minutes et deux heures après, on y est encore. Les autres aussi font surgir ces images : les craintes – et les passages a l’acte – de vol d’identité, la lutte quotidienne contre l’envahissement des espaces privés par les spams, les virus et autres « malwares ». Citons enfin les craintes d’effacements (ou de non inscription) des messages et des identités en ligne. Sur Internet, le vampirisme est une chose assez commune. Il transparait dans les craintes – et les passages à l’acte – de vol d’identité, dans la lutte quotidienne contre un envahissement des espaces privés (spam, malwares, virus), dans la figure des reluqueurs, ces êtres fantomatiques, sans vie, à la fois là et non-là et qui ceinturent littéralement les groupes en ligne.
Que cet imaginaire se déploie avec tant de facilité sur le réseau doit nous arrêter. Il montre combien l’identité y est mal assurée, combien elle est objet d’envie, susceptible d’une régression dans un multiple chaotique – c’est ce que disent les « frags » des jeux de tir en première personne et les figures du multiple que sont les spams, ou encore les multiples figures que sont les avatars. En ligne, on peut se faire aspirer – ce sont les vols d’identifiants : qui sait à quel trou, à quelle bouche est ce que l’on confie ses mots de passe. Vampirime et mondes numériques cheminent sur des voies parallèles. Au premier le blanc, l’emprise du regard, l’indistinction vivant-mort-non-né, le déni des origines. Aux seconds la transparence, les écrans-cyclopes, les jeux de présences-absence (être connecté et absent; être absent et connecté). Peut être, alors, faut il comprendre l’insistance du nombril comme une tentative pour dépasser les difficultés que les caractéristiques du cyberspace imposent à chacun. Le « narcissisme des blogs » est alors un appel vers « l’autre internaute » (Lombard, 2007) ou, pour reprendre un mot de Serge Tisseron, « l’interne autre ». L’invitation a commenter qui caractérise les blogs réserve ainsi, au coeur du narcissisme, une place à l’autre. Pour Genevieve Lombard, cette place marque une communauté humaine : tous porteurs de nombrils, et cette place est d’autant plus marquée que ce qui fait l’humain tendrait à s’effacer.
La proximité des machines et des hommes fait apparaitre des zones grises. Il est possible de le poser en des termes classiques : qu’est ce qui fait de nous des humains et non des machines ? Il est aussi possible de le poser en des termes plus « rasants » – et Geneviève Lombard nous y invite : qu’y y a t il à l’horizon de notre humanité ? Que se passe t il au voisinage de notre chair avec ce qu’elle n’est pas ? Jusqu’a présent, la rencontre de l’un avec l’autre convoquait plutôt l’imaginaire des chirurgiens barbiers et des champs de bataille. L’acier du rasoir, puis du scalpel faisait apparaitre de façon tranchante l’univers des chairs, de la mollesse, de la putréfaction, de la corruption, de la suppuration. Aujourd’hui, il semble que la médecine l’ait emporté sur la chirurgie, et l’on opère sans un saignement. Cela nous donne à voir des images étranges : corps accouplés à des instruments dont on ne sait s’il pénétrent ou sont expulsés de leurs ombilics artificiels. Cet imaginaire blanc – qui s’oppose au rouge des champs de bataille – a été exploré par la littérature (Crash, de G. Ballard, 1974), le cinéma (La mouche, D. Cronenberg, 1986), et par la psychanalyse (L’environnement non-humain, Searles, 1960)
[1]Revue Champ Psychosomatique T.43 ; www.corps.com mars 2007
[...] Les lecteurs de flux RSS, les sites de social bookmarking sont également des dispositifs ou se condense l’information. Le mail est biface : il est le lieu de tous les départs et de toutes les arrivées. En un sens, il est vraiment la mère de tous les réseaux. C’est un ombilic [Voir Geneviève Lombard, Le blog et le nombril , le commentaire que j’en ai fait : Yann Leroux, Le rose et le gris et les pages d’inconscient.net dédiées à la blogosphère ] [...]