Les requêtes faites aux moteurs de recherche et l’utilisation qui est faite des réponses témoignent d’un travail de pensée. L’un des grands intérets du web est que ce travail de pensée est figuré par les traces qu’il laisse. On les retrouve dans l’historique des navigation, mais aussi sur le web puisque les pages visitées apparaissent en violet. On peut ainsi avoir une cartographie, ou un itinéraire du travail de pensée qui a été effectué.
Le point de départ est une discussion qui se poursuit sur les forums de JoL : « l’addiction aux jeux vidéos » serpent de mer de la psychologie. Tout le monde en parle, personne ne l’a vu. Les esprits les plus avisés avancent le terme de « dépendance » qui me va mieux. Je lui préfère cependant celui de « passion » qui ouvre sur l’hypnose et la foule à deux qu’est le couple mère enfant. Je croise sur une étagère « Toxicomanie et psychanalyse. Les narcoses du désir » de Sylvie Le POULICHET et j’y retrouve le beau mot de « pharmakon » qui m’avait tant plu il y a dix ans. J’y retrouve aussi le mot de « passion » : « De la passion à la pharmacodépendance » mais je me détourne une nouvelle fois de Freud. C’est encore le pharmakon qui m’attire : « J. Derrida, dit S. Le POULICHET, a proposé une analyse des caractéristiques de ce pharmakon en s’inspirant du Phèdre de Platon, et plus précisément d’un récit du mythe de « Theuth » dans cet écrit. Platon compare le médicament à l’écriture : tout comme l’écriture met en sommeil le texte, relayant la « mnèsis » par « l’hypomnésis », le médicament prend figure de « supplément physique du psychique absent » (1). Tous deux s’affirment comme des « suppléances » , des « tenant-lieu », Platon dénonce ces puissances occultes, séductrices, trompeuses, qui jouent de leur double face : remède et poison.
« L’écriture met en sommeil le texte ». Cela m’évoque le destin des textes sur les forums, qui peuvent rester dormants pendant des années, et être réveillés par un message. Le fil, alors, reprend vie. « Remède et poison » : n’est pas ainsi que fonctionnent les trolls, remèdes a des groupes quelques peu déprimés a qui ils apportent le frisson de la polémique, voire de la bataille, et poison car le troll ne joue pas le jeu de l’échange et de la discussion.
Je prends pour guide Google avec comme clé de recherche pharmakon et je trouve un premier titre prometteur : « L’hypertexte et l’avenir de la mémoire » Le texte s’ouvre sur le mythe du dieu Thot, rapporté par Platon : Thot invente l’écriture et la présente au roi d’Egypte comme « élixir de mémoire et de sagesse ». Le roi réplique que « cette connaissance aura pour effet, chez ceux qui l’auront acquise, de rendre leurs âmes oublieuses, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire : mettant en effet leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, non du dedans et grâce à eux-mêmes qu’ils se remémoreront les choses »
Je prends le temps de découvrir le texte de Platon :
« Très ingénieux Theuth, tel homme est capable de créer les arts, et tel autre est à même de juger quel lot d’utilité ou de nocivité ils conféreront à ceux qui en feront usage. Et c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues, par bienveillance, tout le contraire de ce qu’elle peut apporter. [275] Elle ne peut produire dans les âmes, en effet, que l’oubli de ce qu’elles savent en leur faisant négliger la mémoire. Parce qu’ils auront foi dans l’écriture, c’est par le dehors, par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du fond d’eux-mêmes, que les hommes chercheront à se ressouvenir. Tu as trouvé le moyen, non point d’enrichir la mémoire, mais de conserver les souvenirs qu’elle a. Tu donnes à tes disciples la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même. Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce
« Mythe et pensée au cinéma » me laisse comme interdit. Je vois que Freud figure dans les notes de bas page, mais je l’ai loupé dans le texte. Par contre, j’ai vu passer Foucault.
Vient ensuite Figures du silence au féminin, dont je ne comprends rien non plus mais dont je garde l’image de la page noire comme « figure de l’absence ». Cette figure de la femme comme bouche d’ombre résonne avec une interrogation clinique du moment sur l’enfant inhibé, ou plus exactement sur le contre transfert qu’il suscite : effacement, oubli, absence de traces, de marques. L’écriture en séance peut alors venir pour pallier au manque de traces, qu’elles soient empreinte étrangères comme le sont les dessins ou les modelages, ou empreintes comme le sont les rêveries du thérapeute. Annulation, effacement, vide, manque de pensées et de penser caractérisent le contre transfert du thérapeute. Dans « la pharmacie de Jacques Derrida », je ne saurais trouver aucun remède. Le texte est dense, pourtant. Pourquoi ne me marque t il pas ?
Puis vient « L’oubli peut il être bénéfique ? L’exemple du mythe de Léthé : une fine intuition des grecs » qui déroule les trésors de la mythologie. Voilà donc l’oubli dans tous ses états : sœur d’Horkos, « ce qui enferme ou contraint » à tenir sa parole, et d’Ares qu’on ne présente plus. Mais c’est aussi la langueur provoquée par la fleur que mangeaient les lotophages – revoilà l’addiction !
(1) J. Derrida, « La pharmacie de Platon » in Tel Quel, N° 32, 1968, p. 42