– Dans un temps déjà lointain, mais peut-être pas fondamentalement révolu, une partie infime de nous voyageait avec le courrier. Le timbre était humecté avant d’être oblitéré et la lettre parvenait ainsi chargée de nos humeurs à son destinataire.
Les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) modifient en profondeur les repères humains et toutes les composantes de l’échange et de l’environnement. Les invariants s’en trouvent bousculés. Ces transformations influencent l’information, l’écriture et la lecture de l’outil le plus ancien que l’homme a mis au point pour construire et diffuser la connaissance : le texte. Elles transforment la communication : de nouveaux types de relations à l’autre, au groupe et à soi apparaissent. La fuite en avant déterminée par le nouveau médium résonne avec le fonctionnement de notre société dans laquelle un événement pousse rapidement l’autre hors du champ de la conscience. Lire des textes sur l’écran de l’ordinateur s’avère un exercice souvent trop lisse pour les retenir. Seule leur impression permet de les annoter, c’est-à-dire de leur coller une empreinte physique, singulière qui facilite alors leur mémorisation. Devant nos écrans, interface ni totalement abstraite, ni réellement concrète, nous consultons nos mails, cherchons des informations sur l’Internet, et survolons les forums et blogs en nombre pléthorique. Comment l’inscription dans la mémoire de cette immense possibilité de savoir peut-elle se réaliser ? Comment en arrêter le cours ? Comment fixer, retenir ce qui s’écoule ? De toute évidence, la mémoire nécessite un minimum d’investissement corporel dont les nouvelles pratiques liées à la technologie numérique semblent s’affranchir. Quelles modifications cela entraîne-t-il sur nos capacités de penser ? Sainte Thérèse disait à propos de ses expériences : « Pour le croire, il faut l’avoir éprouvé. »
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Sur le chemin qui mène de Delphes à Thèbes, près de l’embranchement pour Distomon, le carrefour Triodos – des trois routes – donna à Œdipe, venu à pied de Delphes, l’occasion de tuer Laïos, son père, qui s’y rendait en char. Aujourd’hui, cette bifurcation n’est toujours pas équipée de feux de signalisation ni de rond-point. Un garage Mercedes-Benz s’est installé là, en contrebas d’un vieux tronçon de route désaffecté, sans début ni fin.
Apollon aimait Sibylle et lui proposa d’exaucer le premier vœu qu’elle formulerait. Elle demanda une longue vie, oubliant de préciser en même temps la jeunesse. Le dieu la lui offrit, en échange de sa virginité, mais elle refusa. Vieillissante, elle devint de plus en plus petite et desséchée, finit cigale, suspendue dans une cage au milieu du temple d’Apollon à Cumes (carte Michelin n° 988, pli 27).
Atlas, frère de Prométhée, pétrifié par la tête de Méduse que brandit Persée devant lui, se transforme en montagne. « Sa barbe et ses cheveux se changent en forêts, ses épaules et ses mains sont des crêtes ; ce qui fut auparavant sa tête est la cime, au sommet de la montagne ; ses os deviennent rochers. Alors, ses proportions accrues en tous sens, il grandit démesurément et le ciel, dans toute son étendue, avec tous ses astres, reposa sur lui », dit Ovide. Actuellement, il culmine au djebel Toubkal, à 4 165 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Artémis, aussitôt née, aida sa mère Léto à la délivrance de son frère Apollon sur l’île flottante de Délos. L’île fut alors définitivement fixée par 37°20’N – 25°15’E, et personne ne fut plus autorisé à y naître ni à y mourir.
Ces quelques extraits disent l’importance de la topographie comme inscription physique dans la construction de la mythologie. Ils disent aussi la permanence du lien qui unit dans la diachronie les humains. Le temps passe lentement : un quotidien du 21 mars 1996 titre : « Les maires de Sparte et d’Athènes ont signé vendredi, à Sparte, le traité qui met fin officiellement à la guerre du Péloponnèse [431-404 av. J.-C.]. ». Voyager autour de la Grèce nous rapproche de ce qui nous constitue et nous donne la mesure de ce qui demeure. Les noms des lieux sont restés inchangés depuis leur origine, et c’est avec le corps que l’on peut les appréhender. Il est ainsi possible d’éprouver la réalité concrète des mythes en emboîtant le pas des héros. Le plaisir de penser, de faire des liens se mêle alors à un plaisir présentifié de la perception corporelle.
Si la transmission des mythes perdure, c’est, bien sûr, parce que les désirs humains, immuables, continuent de les animer. La lecture de ces récits entraîne une adhésion, chacun pouvant reconnaître dans les aventures des héros des mouvements internes plus ou moins familiers. L’organisation paradigmatique des errements et actes héroïques opère alors comme une trame conjonctive, support des mouvements désordonnés intrapsychiques. Cependant il existe différents plans de perception de nos mythes et l’abord topographique de la mythologie grecque génère, dans sa concrétude, un cheminement spécifique.
La préoccupation de Schliemann, Dörpfeld, Victor Bérard à localiser les aventures des héros homériques était peut-être inscrite dans une autre temporalité. Mais ces questions – où se situent Mycènes, Troie, Ithaque ? – ne sont-elles pas issues de nos éternelles interrogations sur la sexualité infantile ? Et les réponses avancées ne nous permettent-elles pas de prolonger nos insatiables questionnements ? Les hypothèses géographiques autorisent ainsi de poursuivre le fil de l’histoire.
Au début du siècle dernier, Victor Bérard a donné une réalité au voyage d’Ulysse. Confrontant les récits, cartes, portulans, il a défendu l’idée que le texte de l’Odyssée s’ancrait dans une géographie précise. En compagnie de Fred Boissonnas, photographe, il s’est embarqué sur les traces d’Ulysse, en confrontant ses hypothèses aux reliefs et paysages, en localisant chaque épisode du retour. On peut ainsi dire : « Ah oui, je vois ! » Qu’importent les controverses ? Calypso près des Colonnes d’Hercule, les Phéaciens et Alkinoos sur l’île de Corfou, les Lotophages à Djerba, Polyphème aux îles Éoliennes, les Lestrigons entre Corse et Sardaigne, Circé dans les Champs Phlégréens et Charybde et Scylla à leur place. Si chacun y trouve la sienne, le repérage en devient plus aisé. N’y gagne-t-on pas du côté de la représentation sans pour autant verser du côté de l’idolâtrie?
Nos pensées se nourrissent de perceptions, notre mémoire de liens. Pour retenir leurs textes les comédiens utilisent des repères sur le plateau, des positions, des modifications d’éclairage, en somme des perceptions corporelles. Les aèdes qui pouvaient retenir des milliers de vers utilisaient les scansions de l’hexamètre, rythme musical créé par la mise en pied du texte. Dans son cours de littérature anglaise, Borges remarquait : « Dans tous les cas la poésie est antérieure à la prose. On dirait que l’homme chante avant de parler… Il ne faut pas oublier la vertu mnémotechnique du vers. »
Le livre est un objet dont nous entreprenons la lecture à travers des qualités physiques : son poids, sa souplesse, la qualité de son papier, l’odeur de son encre, sa typographie. La qualité de la lecture en dépend, et permet alors de l’annoter.
Il y a dans nos investissements une intrication des différentes perceptions qui participe aux effets de mémorisation. La séparation entre fond et forme ne peut être que factuelle.
On raconte que Persée, après de nombreuses aventures fonda une ville qu’il appela Mycènes, en hommage au champignon mukenès qui, sur sa route, lui avait permis de découvrir une source désaltérante. Un lien entre corps et langage. ? Jean-Baptiste Roux
Voyager. Se souvenir. C’est étonnant comme toujours le questionnement sur l’Internet nous ramène a ces deux termes. Peut être est ce que l’Internet est un cyberespace ? Peut être ce que l’on peut tenir ce fil pour sur, et partant du fait que l’on peut voyager pour se souvenir comme pour oublier, se demander quels sont les usages de l’internet de ce point de vue.
C’est vrai que la lecture sur écran est plus difficile que sur le papier qui nous impressionne bien mieux. Mais d’une part nous avons quelques millenaires de papier derrière nous seulement quelques décennies d’écran, et d’autre part il existe aussi des dispositfs pour aider à fixer la mémoire.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’homme se bat avec sa mémoire. Les aedes que Jean Baptiste convoque, les réthoriciens, les acteurs ont tous mis au point des techniques de mémoire. Mais de la même manière que l’on peut voyager pour oublier ou se souvenir – on peut alors revenir sur des traces qui n’existent plus ; certains passent une vie a revenir sur les traces de leur enfance – Foucault rappellait deux usages de la mémoire. Il y a cette mémoire que l’on fait surgir des profondeurs de la psyché, ce que l’on arrache à l’oubli. Mais il y a aussi cette mémoire qui sert de « bioéthikos, un équipement de discours secourableque » qui se révèle dans l’usage des hupomnêmatas, des supports de mémoire.
Mais que l’on rafraichisse sa mémoire ou que l’on réduise la part d’oubli que l’on porte en soi, la question reste toujours : est ce là un processus de symbolisation ? Est-ce là quelque chose qui, individuellement ou collectivement, nous permet de passer de la sensation à la représentation, et d’en témoigner à plus d’un autre ?
Pour répondre, il nous faut faire le détour par la matérialité des objets numériques. Jean-Baptiste en donne déjà deux : verticaux, lisses. J’ajouterai bien un troisième, mais comment dire ce-qui-ne-peut-être-touché ? C’est à partir de cette matérialité que l’on pourra avancer sur les processus de symbolisations engagés (ou dégagés)par les objets numériques : de quoi sont ils attracteurs, comment articulent ils les sensations de bases et les réactualisations des traces sensori-percpetives du lien à l’objet primaire (Anne Brun, 2007)
Si toute une société se précipite dans les mondes numériques, c’est bien *aussi* parce que les objets qu’elle y trouve sont des objets attracteurs (Houzel).