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L’aube de Neotron from videosfing on Vimeo.

 

Les bip-bip de Spoutnik I ont ouvert la porte de nouveaux univers. Il n’y a pas eu de Big Bang, ni de Grand Jour, mais une maturation lente et continue qui a conduit à ce que nous appelons aujourd’hui cyberspace, web, www ou Internet. Petit à petit, des éléments disparates se sont en place : ici un protocole de communication, là une “killer ap“, plus loin un navigateur… donnant naissance à une série d’espaces inédits. Certains ont déjà disparu (BitNet, les Mud, les BBS…) d’autres survivent, d’autres encore sont colonisés (Usenet) mais quelque soit leur situation présente, le numérique est durablement implanté dans l’espace géographique. Ces nouveaux espaces ont été rêves par plus d’un – de Tim BERNERS-LEE, Ted NELSON à Doug ENGELBART en passant par Jorge Luis BORGES , Italo CALVINO ou William GIBSON – et c’est sans doute le génie d’une époque d’avoir fait se joindre si intimement des rêves personnels avec ce qu’une culture peut offrir.

Ce sont ces espaces que Frank Beau et trente et un auteurs explorent dans Culture d’Univers. Le livre est déjà riche de textes mais il est accompagné d’un film réalisé par des étudiants de L’aube de Néotron est un documentaire de trente trois minutes présentant les grandes caractéristiques des mondes en ligne. Il a été réalisé par des étudiants de la promotion 2004 de Hetic (Aurélie Chaletet, Edouard Debrousse, Thomas Eveillau, Jean Gottar, Shimpei Matsuda). Le film est donc déjà ancien, mais il a bien résisté au temps, ce qui, dans les mondes numériques, est déjà un petit exploit en soi.

Comment se représenter Internet ? Notre objet d’étude s’il est clair lorsqu’on pose le problème de l’identité numérique ou des evocative object reste en arrière fond pour moi  un objet d’étude plus large, oscillant entre NTIC, objet technique informatique (double : un processus mathématique implémenté dans une machine, ordinateur ou n’importe quel autre support et un réseau),  objet non-humain,  culture, un mythe, espace de pouvoir,  et réalité économique.

Ces diverses représentations impliquent de multiples questions : l’objet technique et les  relations entre l’homme et le non-humain, continuum nature – artefact, téléologiques( ingénierie informatique,décision, sélection, je ne crois pas, comme Bruno Latour ,à la neutralité de l’objet technique), épistémologiques ( qu’est-ce que la pensée informatique ?), économiques (impensé), politiques( dispositif panopticum), sociologiques (entre autres éducation ), et bien entendu interrogations psychanalytiques( effets d’identité…et je cite aussi l’argument du groupe : «  Ces nouvelles variétés de liens qui n’ont jamais existé auparavant peuvent enrichir une clinique psychanalytique qu’il semble nécessaire d’élaborer » !)

D’abord c’est une technologie non pas nouvelle mais très ancienne ! pour moi parmi les nouvelles technologies en gestation, le NBIC, c’est plûtot le NBC qui va être déterminant …( mais ce présent/futur, je crois qu’il n’offre aucun intérêt direct pour le séminaire mis à part savoir qu’il existe potentiellement.) Je souscris pleinement aux propos de Yann Réponses aux questions de Télérama): « Il faut arrêter de parler de nouvelles technologies ! L’internet a bientôt 40 ans ! 14 ans si l’on prend comme date de naissance le message annonçant le web de Tim Berners Lee posté sur Usenet ! Et même le web 2.0 est basé sur des technologies qui ont déjà une dizaine d’années ! »

 Internet a donc une histoire à plusieurs dimensions mais d’abord «technique », lorsque j’évoquais cette histoire au dernier séminaire ou bien la programmation à sa base comme à celle de l’informatique en général, « très humaines » c’est à cela que je pensais. Je lisais hier dans Sloterdjik « Ni le soleil ni la mort » la phrase suivante «ce sont les ingénieurs et non les herméneuticiens qui font le monde », ingénieurs souvent au service de l’art militaire…Une « déshistoricisation » de l’objet réseau équivaudrait à valider une mythification en lieu et place d’une réflexion sur l’histoire des techniques. Le problème est d’ailleurs le même pour toutes les « machines » !

 

Pour relier l’objet « Internet » au problème du statut d’impensé du « technique » dans la culture, je pense au Mode d’existence des objets techniques : le texte de G. Simondon qui a été le premier (1958) à  réveiller les philosophes et autres penseurs contempteurs de la technique, ignorants des milieux humains et non humains!  Je cite : «  Cette étude est animée par l’intention de susciter une prise de conscience du sens des objets techniques. La culture s’est constituée en système de défense contre les techniques; or, cette défense se présente comme une défense de l’homme, supposant que les objets techniques ne contiennent pas de réalité humaine (Simondon; 1989: 9). » Simondon se penche non seulement sur la technophobie, mais aussi sur l’idolâtrie de la machine qui sont des traits de l’état de la société technologisée qui sont présentés par lui comme objectifs : «  L’évolution de la technique et de la culture à des vitesses complètement différentes crée un état de déséquilibre qui est la source de l’aliénation de l’homme. La culture se trouvant dépassée par la réalité technique a de la difficulté à assurer son rôle de médiateur et d’intégrateur entre l’homme et son milieu. sans contestation possible et de façon évidemment péjorative »

 

La culture entraînerait l’humain à adopter envers la technologie deux attitudes contradictoires: soit qu’il l’appréhende comme un simple ustensile, soit qu’il la dote d’intentions, bonnes ou mauvaises. Pour remédier à cette situation, la culture doit prendre conscience de la réalité humaine qui réside dans la réalité technique. Et cela ne peut se concrétiser qu’avec l’aide de la philosophie qui jouera son rôle d’intégrateur et de réparateur de la rupture entre la culture et la technique.

 

Pour saisir la portée philosophique de l’existence des objets techniques, Simondon propose une interprétation génétique généralisée des rapports de l’homme au monde. “Un objet technique abstrait est la traduction en matière d’un ensemble de notions et de principes scientifiques séparés les uns des autres en profondeur et rattachés seulement par leurs conséquences qui sont convergentes pour la production de l’effet recherché Cet objet technique primitif n’est pas un système naturel physique, il est la traduction physique d’un système intellectuel Pour cette raison il est une application ou un faisceau d’applications, il vient après le savoir et ne peut rien apprendre. Il ne peut être examiné inductivement comme un objet naturel car il est très précisément artificiel”

 

L’objet technique concret c’est- à- dire évolué se rapproche du mode d’existence des objets naturels, il tend vers la cohérence interne, vers la fermeture du système des causes et des effets qui s’exerce a l’intérieur de son enceinte et de plus incorpore une partie du monde naturel qui intervient comme condition de fonctionnement et ainsi fait partie du système  des causes et des effets Cet objet en évoluant perd son caractère d’artificialité

 

L’artificialité d’un objet réside dans le fait que l’homme doit intervenir pour maintenir cet objet dans l’existence en le protégeant contre le monde naturel en lui donnant un statut a part d’existence. L’artificialité n’est pas une caractéristique dénotant l’origine fabriquée de l’objet par rapport a la spontanéité productrice de la nature L’artificialité est ce qui est intérieur à l’action artificialisante de l’homme que cette action intervienne sur un objet naturel ou sur un objet entièrement fabriqué

 

Un animal domestique est donc un objet vivant construit ! Simondon appelle concrétisation technique le processus par lequel “l’objet primitivement artificiel “l’objet technique abstrait donc “devient de plus en plus semblable à l’objet naturel. Cet objet avait besoin au début d’un milieu régulateur le labo, l’atelier l’usine, peu a peu il gagne en concrétisation il devient capable de se passer du milieu artificiel car sa cohérence interne s’accroit, sa systématique fonctionnelle se ferme en s’organisant. ..C’est sa relation aux autres objets techniques ou naturels qui devient régulatrice et permet l’auto -entretien des conditions du fonctionnement. Cet objet n’est plus isolé ,il s’associera d’autres objets ou se suffit à lui même alors qu’au début, il était isolé et hétéronome

 

On aurait : trois types de milieux, trois types d’objets construits(vivants ou non vivants).avec

 

  • milieu régulateur (labo, atelier prototype, objet expérimental) que Simondon appelle objet technique abstrait
  • milieu associé objet technique proprement dit qui tout concret qu’il soit nécessite toujours une activité de contrôle humain sur le milieu associé.
  • milieu extérieur naturel on aurait l’objet vivant construit pour lequel milieu associé et milieu extérieur naturel seraient une seule et même réalité

Dans le même sens, B.Latour dans La politique de la nature propose aussi d’offrir aux non-humains une participation démocratique !

J’en tire plusieurs conséquences :

o   Toute étude de cet objet requiert, il me semble, d’intégrer le point de vue très concret des visées technologiques de l’ingénieur : décision, sélection. La visée téléologique est évidente par exemple dans les OGM, chaque « bricolage génétique » est une sélection opérative (éliminer tel parasite etc…)Il est tellement facile de « naturaliser » l’objet technique qu’on tombe dans l’illusion du Deus ex machina !

o   La prise en compte de la création intellectuelle du génie logiciel, du système, du réseau…de la visée intégrative progressive de tous les savoirs et savoir faire humains dans des progiciels logiciels et autres serveurs me semblent indispensables au moins en arrière fond de toute étude  d’un objet web ou jeu vidéo…. La référence à une véritable épistémologie de l’informatique présentant les métaprescriptions qui régissent les différents domaines et applications. (quels textes ? qui les écrit ? des philosophes ? des scientifiques ?)

o   La grande révolution m’est-elle pas celle du savoir, la disparition de tout « métier » (exemple le problème du journalisme) et donc du politico-économique et non celle de la communication ?

Est-ce qu’on aurait par là des garde fous pour ne pas sombrer dans le piège d’une pensée magique technophile ou technophobe ?Comme le rappelle M.Puech (Homotechnologicus) la technique n’est ni bonne ni mauvaise ni neutre  En fait seule la réflexion sur cet objet devrait l’être !

D’autre part, Internet peut –il être étudié comme dispositif panopticuum, dispositif économique, avec les impacts sociaux (et identitaires) qui en résultent. Ce dernier point de vue me semble indispensable lorsqu’on aborde des descriptions comme celles de Marc Prensky ou des concepts comme digital natives ou digital migrant….Le problème d’Internet comme dispositif technoscientifique induisant l’universalisation d’une économie de l’information, de l’opinion avec son support technicopolitique : la traçabilité des identités et des comportements. Ici encore, j’adhère pleinement aux propos de YL répondant aux questions de Telerama « Comme dispositif, Internet n’échappe pas à la question du pouvoir. Il est la continuation de la lente intériorisation des dispositifs de surveillance telle que la décrit Foucault dans Surveiller et Punir. Mais au panoptique vertical de Bentham, Internet substitue un panoptique horizontal et généralisé : chacun surveille son voisin. Autre différence, là ou le panoptique se donnait a voir comme dispositif de surveillance et de punition, Internet, surtout dans sa version web 2.0, se présente sous des aspects bien plus séducteurs. Mais un pouvoir, même séducteur, reste un pouvoir. La question, pour moi, n’est pas celle d’un rapport au virtuel, mais d’un rapport au pouvoir. Google, avec les informations de santé publique que recèle ses serveurs détient un pouvoir. Qu’allons nous en faire ? Qu’allons nous faire de la montée des nouvelles puissances comme Google, Youtube, Facebook et le déclin de nos Etats dans les sphères de l’éducation et de la santé ? »

Comme B.Stiegler, je ne crois ni au virtuel ni à l’immatériel, au contraire il s’agit d’hypermatérialisation, et le virtuel est un leurre : « la transformation de tout en informations en états de matière par l’intermédiaire de matériels et d’appareils contrôlables. »Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas les câbles qu’ils n’existent pas ! De la même façon une activité de mon cerveau va être matérialisée dans un enregistrement numérique. Pour B. Stiegler ces « dispositifs hypermatériels permettent de développer ce que l’on pourrait appeler les technologies d’un psychopouvoir sans équivalent dans l’histoire »[1]Si l’on s’attache à l’inédit de ce qui nous modifie, on ne peut pas ne pas s’attacher à l’inédit du dispositif, en particulier autour de l’iden

Pour conclure, je crois que je dois être comme l’écrit Sloterdjick une « boarder liner » de l’humanisme à toujours chercher des a priori du « sens » là où il faut se laisser guider  d’abord par la pratique….

 


[1] Economie de l’hypermaté&riel et psychopouvoir »B.Stiegler

En contrepoint du texte « logique des réseaux, le réseau et le soi » in «  Homo Sapiens Technologicus »de Michel Puech. 

La psychanalyse nous montre l’importance de la fonction de tiers. Dans la relation fusionnelle de la mère à son enfant, le père intervient dans une place tierce qui permettra à l’infans de sortir de la dyade qu’il construit avec sa mère. Toutes les fonctions humaines s’articulent autour de ce schéma que Freud a élaboré à partir du mythe d’ Œdipe.

La tierceïté, condition essentiellement humaine, est la pierre angulaire de tous les processus de symbolisation et de culture. Cette condition se trouve fortement interrogée par les technologies informatiques qui révolutionnent tous les domaines de la pensée et de la culture qui jusqu’à présent s’appréhendaient sur un mode « diachronique ». Le commerce s’est développé comme une articulation entre un système de production et un système de diffusion. Hermès, le messager des dieux est aussi le dieu du commerce.

On retrouve l’importance des figures des messagers dans toutes les cultures. Les anges, l’archange annonciateur Gabriel, la vierge Marie, Mahomet le prophète sont des personnages dont la fonction est d’établir un trait d’union entre les dieux et les humains. Même Dieu le père a envoyé son fils pour délivrer son message. Les cultures se sont construites sur l’impérieuse nécessité de ces figures d’intercession. Tout ne peut se passer, ni dans le même temps, ni sur le même plan. Il y a une nécessité de différenciation, de discrimination qui définissent des entités séparées.

Effet, cause, interaction ou émergence simultanée, il semble s’opérer aujourd’hui un réel changement  dans les modes de fonctionnement liés à la pratique du réseau qui tendent à réduire la place des fonctions tierces. Comme si les opérations analogiques cédaient le pas aux opérations digitales.

Si le web n’est pas l’unique artisan de ce mouvement binaire, probablement y prend-il part.

Aujourd’hui une partie des échanges humains dépend d’une pratique du réseau dont le mode de fonctionnement ne répond plus aux repères ancestraux. Comment allons nous vivre cela ?

” Jusqu’à présent, l’opinion était toujours médiatisée par la presse ou les sondages. Internet, c’est l’opinion immédiate. Ce n’est pas un media, c’est une forme sociale“. (Pierre Rosanvallon in Libé du 31 Janvier 2009.)

Le réseau modifie la notion de médiation, abolit les hiérarchies entre les savoirs, et favorise l’autogestion des rapports humains.

Sa pratique nous offre de grandes satisfactions. L’immédiateté des échanges par mail induit de nouvelles attentes, nouvelles exigences, mais également des positions psychiques modifiées dans la mesure même où le facteur temps ne permet plus la  même distance. Ces nouvelles donnes par exemple rendent la pratique de l’humour beaucoup plus délicat et a nécessité l’invention des smiley.

Les réseaux sociaux sur lesquels on peut consigner, au vu d’un grand nombre, chacun de ses mouvements affectifs permettent de s’assurer un lectorat arborescent, l’intimité se livre et les réactions émotives et affectives se vivent d’une façon frontale qui peut verser dans une logique d’emprise et d’intrusion. La notion d’intimité est appelée à se redéfinir, celle de responsabilité aussi dans ce monde où le pseudo est la règle et où voir sans être vu est l’habitude.

On pourrait croire que ce modèle de « démocratie électronique » (Puech) est porteur d’une plus grande liberté, dans la mesure où la disparition des intermédiaires peut nous libérer d’un excès de bureaucratie et nous placer, tous, à un niveau d’égalité.

Cependant l’accès à l’information, s’il est pour le moins pléthorique nécessite, pour ne pas se perdre, une solide structuration des  idées et peut tendre à  renforcer des inégalités culturelles.

De même la disparition progressive des passeurs que sont les journalistes n’accentue-t-il pas les inégalités sociales?

On pourrait également s’interroger sur les conséquences des pratiques du piratage artistique proposé par les plates-formes « peer to peer ». Si elles affaiblissent les riches structures d’édition classiques, leurs effets ne renforcent-ils pas la culture des extrêmes en marginalisant l’émergence des nouvelles créations plus fragiles ?

Ainsi cette « désintermédiation » (Puech), c’est-à-dire la disparition des intermédiaires ancestraux, peut favoriser des modes de fonctionnement binaires et s’avérer potentiellement délétère.

 J’aime lire les analyses des journalistes de Libé et du Monde, journaux qui sont appelés à disparaître au profit des gratuits qui relaient sans aucune distance les dépêches de l’AFP.

J’aime l’idée, non rentable, qu’une société puisse permettre à ses intermittents du spectacle de vivre, en étant, momentanément dans un clair-obscur.

La disparition des tiers tend à favoriser le développement d’une pensée ultralibérale avec un renforcement des extrêmes au détriment des chemins buissonniers.

La démocratie athénienne faisait sa vérité de la pluralité des opinions et gouvernait donc dans une position « méso ». Il était fait à chaque homme l’obligation et la responsabilité de parler et de prendre parti (parrhésia). Sinon il était exclu de ses droits civiques.

Restons vigilants à l’exigence humaine d’Eschyle « ni esclave, ni sujet d’un autre homme ».

Jean-Baptiste Roux

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La course à l’infiniment petit : ce texte anonyme nous en dépeint les inquiétudes qui s’y rattachent, mais aussi les rivalités qui s’y développent. Nous est donc présenté le conflit entre l’ingénieur E. Dexler et le chimiste R Smalley (prix Nobel 1996). Le premier propose la méthode Bottom up (qui consiste à pratiquer toutes les combinaisons possibles au niveau atomique en vue de construire des nano robots programmables tels des « assembleurs moléculaires », et voir ce qu’il en ressort), tout en prenant en considérations les aspects éthiques de cette avancée. Le second minimise les risques d’autoréplication sauvage de ces assembleurs moléculaires, ironisant même sur la question, pour y voir une libération des maux la société.

Il ne s’agit donc plus de remettre en question l’existence des nanotechnologies au regard de ce texte, ou encore au travers du projet Nanobio du CEA de Grenoble ; il ne s’agit pas non plus de fantasmer un état des lieux catastrophique où l’invention nous échapperait. Cependant, on peut soupçonner une avancée potentielle des connaissances si l’on considère l’investissement énorme (notamment aux USA) fait autour de ces nouvelles technologies, même si elles ne sont pas encore mises à disposition du grand public.
Puisque notre démarche est d’articuler ces aspects à la psychanalyse, ce texte nous amène à une première interrogation : « Comment psychiser les nano robots ? »
Dans une application médicale, le lien avec les patients porteurs de prothèses se fait spontanément. Dès lors, le travail psychique autour de la différenciation soi/ non soi se trame, le corps étranger étant alors porteur d’un imaginaire de l’androïde.
Le corps occupe une place tout à fait importante dans la construction identitaire, puisque se penser passe par la psychisation du corps (P. Aulagnier). Sachant qu’une représentation du corps est nécessairement contextualisée historiquement, on peut se faire la réflexion qu’une évolution de nos connaissances anatomiques (entre autres), aurait une influence sur nos projections. D’après les diverses expériences cliniques, il semble que cela affecte peu la structure des fantasmes (ou délires) en raison d’un investissement du corps érotique (relation au corps de l’autre et corps social), et non du corps anatomique.
Ceci nous amène à questionner la place de la psyché : « Qu’est-ce que l’identité d’un point de vue psychique ? Est-ce qu’avec les nanotechnologies la relation à l’autre et le narcissisme vont changer ? Cela va-t-il entrainer un repositionnement de la psychanalyse ? »
On constate que l’infiniment petit est porteur d’imaginaire et de peurs, incarnés par les nano robots en cela qu’ils ne sont pas vivants tout en mimant le vivant. Ces créations nous conduiront à de probables bouleversements dans la distinction du vivant/ non vivant, phénomène qu’on retrouve dans bien des domaines aujourd’hui. En biologie on observe des changements taxonomiques du règne végétal au minéral et du végétal à l’animal, en psychopathologie avec la catégorie  d’ « état limite » ou borderline on fait aveu d’une insatisfaction des définitions passées pour rendre compte de la complexité des individus, enfin, en soin médico-légal la définition de mort clinique est progressivement remise en question par les cas de NDE (Near Death Experience) qui ont amené des chercheurs à enregistrée l’EEG pendant les opérations et après alors que la réanimation a échoué.
Cette réflexion épistémologique quant à le « légitimité » des catégories a déjà été menée par I. Hacking dans son ouvrage l’Ame pré-écrite, où il analyse et critique l’évolution des catégorisations des maladies mentales au cours de l’histoire.
En bref, les nanotechnologies tout comme les réflexions qu’on peut faire sur la construction de nos classifications nous poussent à accepter la redéfinition perpétuelle de nos concepts et de nos cadres théoriques.
Cette question des définitions conduit à la notion de construction du réel, mais penser le réel renvoie à un débat philosophique qu’il serait prétentieux de résumer en quelques lignes. Notons simplement l’affrontement entre le réalisme qui postule qu’on atteint la réalité par nos concepts (donc la réalité est préalable à la pensée), et le constructivisme social qui postule qu’on construit le réel par nos concepts (donc pas de réalité préalable à la pensée), en relation avec la fonction performative du langage développée par Austin.

Réunion de rentrée pour le groupe de travail Internet, psychanalyse et culture avec au programme

L’utopie de Thomas More

La conférence de Clarisse Herrendschmidt

Kevin Warwick, premier cyborg

 

L’utopie de Thomas More

Thomas More (1478 - 1535) nous a laissé un essai politique dans lequel il invente le mot “utopie“. Ce lieu qui n’est nulle part (u topos) est aussi le lieu du bonheur (eu topos), contrepoint à la société tudorienne que Thomas More observe et dénonce. Fine intelligence, il a fait des études de droit et participe à la vie politique de l’angleterre. Il devient Ministre d’Henri VIII ce qui lui vaudra finalement d’être guillotiné pour s’être opposé au roi qui entrainait l’église anglicane dansun schisme pour pouvoir épouser en secondes noces Anne Boleyin

L’u/eu topie de Thomas More  marquera profondément la pensée occidentale. On en trouve des traces dans le phalanstère de Fourrier ou les reflexions d’un Michel Foucault sur l’hétérotopie. Il faut dire que la question est d’importance : comment faire le bonheur des hommes ? Comment organiser leurs vies, leurs sociétés pour réduire les maux dont collectivement et individuellement ils souffrent ?

Entre Thomas More et Foucault, il y a le Malaise de la civilisation de Sigmund Freud [texte original] [article wikipédia] : des trois menaces du Moi, l’autre est sans doute la plus pénible et la plus difficilement évitable. Aussi, ce n’est plus tellement la question du bonheur qui oriente les travaux sur l’utopie, mais celle des espaces, de leurs usages, et de ce qu’ils révèlent de nos sociétés.

 

La conférence de Clarisse Herrendschmidt

Clarissse Herrendschmidt a donné il y a quelques mois à Bordeaux une conférence intitulée Demain l’écriture. Son propos est de monter que le fait que nous confions toutes nos écritures à un même dispositif n’est pas sans effets dans la culture . L’ordinateur est ce dispositif qui permet d’écrire les signes des langues, les images fixes et mobiles, la musique et les voix et la manie. Nous sommes donc de plus en plus amenés à être reliés par des objets qui ont du langage entre eux, c’est à dire que nous sommes amenés a déléguer de plus en plus à des machines ce qui, dans la culture, était considéré comme étant le propre de l’ homme : le langage.

 

Kevin Warwick

Kevin Warwick est le premier cyborg autoproclamé. Il se livre depuis 1998 à des expériences d’implantation de puces électroniques. Ces expériences sont très controversées : on lui reproche d’ aimer un peu trop les micros et les plateaux de télévision. Quelque soit la part de spectacle de ses opérations, il n’empeche qu’elles posent spectaculairement la question de l’articulation de l’humain avec ce qui n’est pas humain.

Une première discussion sur un plan technique concerna nos difficultés à mettre tel ou tel article ou de la vidéo sur notre blog. Comment ne pas perdre trop de temps avec l’informatique ? Certains demandent de plus en plus d’automatisation ; d’autres s’attachent à un minimum de compréhension (parfois de codage) pour pouvoir « utiliser » la machine, garder un espace de symbolisation propre à notre rapport avec une telle « machine ».

Ensuite ce fut les 2 textes très polémiques de Marc Prensky : « Digital Natives, Digital Immigrants » et « Do they really think differently? » qui engagèrent nos réflexions.

traduction 1
traduction 2

Articles originaux 1 et 2 (pdf)

site de Marc Prensky

Il y a déjà plusieurs faits qui sont imbriqués - C’est un texte qui fut reçu et investi comme l’évangile de la « Y » génération qui a grandi avec Yahoo et le réseau (ils ont entre 18 et 30 ans). C’est un certain type de relation avec soi-même et les autres qui est ainsi revendiquée. C’est un fait de société, surtout aux USA et au Canada, ce rapport au réseau, aux jeux, à l’hypertexte, qui concerne les plus jeunes.

Les enfants sont attirés, fascinés par ces produits qu’ils choisissent eux-mêmes, qu’ils « connaissent » mieux que les adultes, qu’ils adoptent souvent en dehors de leurs regards, dans une sorte d’affranchissement culturel, ou de contre-culture très « teen » qui correspond aux profits d’un capitalisme très libéral.

On peut voir dans ce texte une confusion entre pédagogie et apprentissage, les enfants en sauraient plus que les parents ! Ceci est une vielle question et mérite attention. Nous pourrions tout aussi bien retrouver ici, les mythes du bon sauvage, l’intelligence « innée » de l’esclave dans le Gorgias de Platon, etc…

Le jeu, l’interactivité proche du monde de l’enfance et des interactions précoces permettent à une sorte d’intelligence de se déployer avec l’informatique. Comme si l’enfant souffrait moins d’inhibition pour entrer dans une sorte de communication intuitive avec l’ordi. Cela présenterait-il un danger ? Est-ce un fonctionnement propre à l’enfant ou s’agirait-il d’une rupture générationnelle telle que Prensky le soutient de façon véhémente. On se demande bien quel est l’intérêt de soutenir cette idée qu’avec les « natives » : notre éducation « classique » est vouée dorénavant à l’échec ?

Comme si l’éducation n’était pour Prensky que des contenus d’informations – faudrait-il dire que ce n’est pas dans l’air du temps, d’en rabattre sur le conjoncturel, le social, le sujet, les manipulations et aliénations collectives, les phénomènes de mimétismes et d’identifications pour ceux qui se donne du baume au cœur en chantant l’ère nouvelle (la crainte de la dépression économique n’est jamais loin).

Donc il sera plutôt question de plasticité neuronale, de l’auto-organisation du système nerveux central, de sciences un peu « dures » pour arguer que la nouvelle langue des « natives » ne sera jamais stockée à l’endroit de l’ancienne langue des «immigrants ».

Au diable les cours magistraux de Deleuze et Roland Barthes, ça n’accroche plus les « natives » qui aiment apprendre en jouant. Nous trouvons des universités dans « second life » où les rôles sont finalement interchangeables. Le rapport d’autorité (à distinguer de celui de pouvoir) est alors complètement transformé.

C’est une question bien difficile ce rapport du jeu à la créativité, à l’autre, à la société et à la culture. Les espaces n’étant plus normés, nous ne pouvions que nous référer à des échelles de comportement. La question de la rapidité de la pensée qui peut être ici remarquée et valorisée, peut tout aussi bien déboucher sur une fuite maniaque.

Tout l’article s’appuie sur un comportementalisme qui consacre le rapport à l’autre, à la société, au jeu, au futur comme un lien de dépendance de type addiction, grâce à une pensée efficace mais essentiellement opératoire. Les addictions sont-elles de nouveaux symptômes au sens psychanalytique ou bien sont-elles une manière de réduire le symptôme à un comportement en fonction d’une ambiance et d’une écoute sociale ?

Les liens de l’individualité à l’autonomie sont remis en question dans ces modes de dépendances au groupe et à la machine.

Il semble que les jeux, dont il s’agit, sont pris dans une ambiguïté entre le « playing » et le « gaming » (cf. Winnicott) ; ce qui n’est pas sans conséquence sur le type d’apprentissage et de dépendances qu’ils produisent.

C’est comme si on laissait les enfants grandir avec les machines en se donnant bonne conscience, alors qu’en fait, ils grandissent seuls avec quelques avatars et quelques autres vaguement distincts.

Ça me fait penser à l’article de Freud sur la psychologie du lycéen où il évoque le lien transférentiel fondateur qui l’a lié à ses professeurs et qu’il se rappelle au soir de sa vie. Lors des relations pédagogiques selon Prensky nous penserions à des sortes de relations fusionnelles aux autorités indistincts, donc forcément déplacées sur une pratique de la “machine”.

Prochaine réunion 11 septembre

Lecture dans « jeu et réalité » (Winnicott) de : la créativité et ses origines – p 91 à 119.

Idée de lecture de vacances :
- L’utopie de Thomas More

- Signatura rerum, sur la méthode de Giorgio Agamben

- Pour une politique de civilisation d’Edgar Morin

Anne-Marie attire notre attention sur l’argument de notre groupe de travail tel qu’il est présenté sur le site. Il y a une hésitation entre hypothèse et postulat, entre affirmation que les N.T.I.C. changent l’homme et un questionnement sur la réalité de cette assertion.

Autre question: la cohérence dans l’enchaînement des publications sur le blog. Si les textes sont disjoints cela traduit une utilisation spécifique de cet outil : notre blog n’est pas un produit public fini comme pourrait l’être un livre, mais plus un bloc-note qui trace en pointillé le parcours de nos réflexions. Ceci dit est-on seul à décider? Je pense que la question que pose Anne-Marie sur l’opportunité de laisser ou non son texte est une question adressée au groupe. Pour ma part je pense qu’il a sa place , peut-être plus que la video sur la modification des écrans, qui n’est pas une réflexion. Peut-être qu’une élaboration ( la symbolisation chère à Yann) pourrait être une contrainte de publication?

Nous avons ensuite échangé sur “Règles pour le parc humain”, texte polémique de Peter Sloterdijk publié en 1999. Ce texte en forme de réponse à la  « Lettre sur l’humanisme » qu’écrivit Heidegger au lendemain de la guerre de 39-45 qui s’interrogeait : comment redonner un sens au mot  « humanisme » ? La thèse défendue est la suivante : ” la littérature, la correspondance et l’idéologie humaniste n’influencent plus aujourd’hui que marginalement les méga-sociétés modernes dans la production du lien politico-culturel.”. Thèse provocatrice  pour un courant consensuel quasi unanime des philosophes humanistes et particulièrement en Allemagne, dans le sillage de Habermas. Sloterdijk pose des questions devenues tabou depuis les horreurs de la Schoah ;

« la thèse de l’homme comme éleveur d’homme fait éclater l’horizon humaniste » dit-il  «  Le sujet de la domestication de l’homme est le grand impensé dont l’humanisme depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours n’a jamais tenu compte. »

A partir donc du texte de Heidegger, mais aussi du Zarathoustra de Nietzche et du Politique de Platon, Sloterdijk  ouvre des questions qui concernent l’humanité par le biais de l’espèce.

A n’en pas douter l’homme est à un tournant technologique; Sloterdijk,  dans un autre texte, se moque des sociétés consensuelles actuelles sans risques qui privent l’homme de toute confrontation avec son destin. Il y a là une nouvelle façon de penser l’homme dans nos sociétés mondialisées.

Tout ce qui est techniquement possible se réalisant, il paraît urgent  d’ apprendre à penser l’ «anthropotechnique » (clonage, eugénisme etc). avant que l’économie nous mette devant le fait accompli.

Ces questions-là ont bien sur des résonances psychanalytiques : quelle place pour le sujet, le moi, le je, le désir, dans ce nouveau parc humain ? Jusqu’où les fondements actuels de ce qui constitue encore l’humain résisteront-ils? Entendons le cri d’alerte des philosophes !

 

 

L’homme-machine

 

La technologie est de plus en plus présente dans nos vies, et il est important de comprendre comment elle façonne le sentiment d’être un être humain. Les rapprochements se sont faits dans les deux sens. D’un coté, les machines deviennent de plus en plus capables de faire des choses qui seraient considérées comme intelligentes si elle était faites par un être humain; de l’autre, les être humains se rapprochent de plus en plus de leurs machines, les considérant comme une extension de leur self.

L’internet est un espace dans lequel de nouvelles formes d’exploration de soi et des autres est possible. La psychopharmacologie, la génétique, l’intelligence artificielle et la robotique font partie des technologiques reconfigurent les frontières classiques du vivant et nous poussent à repenser des notions fondamentales : qu’est ce qu’être humain ? qu’est ce que penser ? Au MIT, Sherry Turkle et Abby Rockfeller Mauzé ont créé le groupe Initiative on technology en 2001. Le groupe a pour but d’être un centre de reflexion et de recherche sur les effets de la techologie et d’attirer l’attention sur les dimensions sociales et psychologiques qu’ils impliquent

Au sein de ce groupe, Sherry Turkle a mené une réflexion sur ce qu’elle a appelé les "evocative objets", c’est à dire des objets qui nous amène à nous penser différement ou à penser différement des catégories telles que le corps, le désir, l’autre. Pour le dire autrement, les "evocative objects" sont des objets au contact duquel nous nous pensons différement.

Psychanalyste, Sherry Turkle en appelle à de nouvelles théorisations de la psychanalyse sur ces questions. Elle fait remarquer que pour l’instant, la psychanalyse est étrangement silencieuses sur des questions qui sont pourtant centrales pour elle : l’identité et la relation d’objet. Les questions apportés par l’intelligence artificielle : comment l’esprit émerge d’interactions, par exemple lui semblent porteuse de débats riches et nécessaires entre la psychanalyse et les neurosciences. Chaque disciple se trouverait enrichie par ces échanges, et la culture elle même y gagnerait une voix supplémentaire car pour l’instant, pour ce qui est de tous ces objets qui accompagnent notre quotidient, c’est surtout les publicitaires qui se font entendre.

Dans les années 1980, Sherry Turkle considérait que l’ordinateur était comme un second self au sens d’un objet de projection. Chacun avait alors une relation privée avec son ordinateur. La machine offirait l’extraordinaire possibilité de chosir d’être seul sans éprouver de la solitude. Il est possible de lui confier ses objets, sa vie, soi-même. Connecté sur le réseau, l’ordinateur devient une porte ouverte à de nombreuses relations. Dans cette nouvelle comedia del arte, chacun peut jouer son jeu puisque chacun peut avancer masqué : sur le réseau, personne ne sait que tu es un chien. Chacun pourrait ainsi explorer différents aspects de son self en jouant avec ses identités en ligne. Il ne s’agit pas simplement pour Sherry Turkle de jeux de rôle, mais de la présence au sein de self de différents mondes et jouant différents rôles en même temps.

Les références qu’elle utilise viennent principalement de Kohut et d’Erickson. A Kohut, elle emprunte la notion de d’objet-soi ("self-object) c’est à dire des objets pris dans le monde extérieur pour étayer un narcissisme fragile. Les objets relationnels lui semblent être de bons candidats pour être utilisés comme des objets-soi. La seconde référence est celle du moratoire d’Erickson. On se souvient que Milton Erickson avait décrit l’adolescence comme un moratoire, c’est à dire un temps ou des expériences peuvent être faites sans qu’elles prêtent à conscéquence. Sherry Turkle pose là une hypothèse qui me parait tout à fait intéressante : puisque notre culture n’offre plus a ses adolescents de moratoire, les groupes en ligne jouent ce rôle. Pour certain, c’est l’occasion d’agir des pulsions d’une manière qui serait sévèrement réprimée dans le monde hors ligne, pour d’autres la possibiblité de rejouer des difficultés personnelles, pour d’autres enfin la possibilité de les élaborer. [Cf. Travail du virtuel, Tisseron.,]. Enfin, bien évidement, on retrouve D. W. Winnicott et son objet transitionnel avec une annotation importante : c’est parce qu’il était, tout comme Erickson, psychanalyste d’enfant, qu’il a prété aux objets l’attention qui leur est dûe.

Il est surprenant de ne pas trouver dans les références de Sherry Turkle Harold Searles qui a produit un travail important sur l’environnement non humain. Sa thèse principale était que cet environnement joue un rôle crucial dans le développement humain. Le peu d’attention qui lui est porté est une mesure de l’exigence de travail par lequel nous nous pensons et vivons différent de l’inanimé. Winnicott reprendra une thèse similaire en supposant que l’acceptation de la réalité est "une tâche sans fin et que nul être humain ne parvient à se libérer de la tension suscitée par la mise en relation de la réalité du dedans et de la réalité du dehors" et que c’est précisément pour se soulager de cette tension qu’est crée une aire transitionnelle (D.W. Winnicott, Jeu et réalité p. 24)

Si les objets portables nous sont devenus de "objets relationnels", c’est précisément nous pouvons les porter comme des vêtements. Cela est d’ailleurs vrai pour tous les objets, auxquels nous pouvons déléguer une partie de notre fonctionnement psychique dans des buts de sauvegarde. Cela est parfaitement illustré par le conte conte de Jean de Lafontaine, "Comment l’esprit vient aux filles" par lequel il décrit les aventures de Lise, 13 ans :

Lise n’était qu’un misérable oison.

Coudre & filer était son exercice;

Non pas le sien, mais celui de ses doigts;

Car que l’esprit eût part à cet office,

Ne le croyez pas; il n’était nul emplois

Où Lise pût avoir l’âme occupée

D’ailleurs, Jean de La Fontaine le dit brutalement : « Lise songeait autant que sa poupée ». Il y aurait beaucoup à dire sur ce conte grivois – car bien entendu, il se trouvera un père Bonaventure pour traiter Lise comme une poupée – mais un des angles de compréhension est rendu possible par les réflexions de S. Tisseron sur les objets [Tisseron. 1999] . Les objets, c’est la thèse qu’il défend, donnent à penser, c’est-à-dire qu’ils sont une aide à la symbolisation.

Cette symbolisation est une symbolisation « en corps », en ce sens qu’elle fait participer l’expérience que nous avons du monde, et ce jusque dans ses recoins sensuels ou douloureux, pour les traduire en représentations qui vont à la fois rappeler et témoigner de cette expérience auprès d’un autre. La manipulation obsessionnelle d’un objet, l’élection d’un vêtement préféré, la mise en valeur d’un bibelot, la rénovation de meubles anciens peuvent témoigner aussi bien d’un mouvement d’introjection, de la réactivation de sensations, d’émotions, de fantasmes narcissiques et sexuels ou encore de la mise en dépôt de fragments d’expérience douloureux. C’est ainsi qu’il faut sans doute redresser l’histoire de Jean de Lafontaine : c’est après avoir été « piquée » par le père Bonaventure, traitée comme une poupée, que Lise en est réduite à ne plus pouvoir penser à quoi que ce soit. Et ce n’est plus que du bout des doigts qu’elle se permet d’être vivante, perdue dans une manipulation d’objets qui rappelle le traitement dont elle a été l’objet. A moins que la quenouille ne soit un de ces « objets fatals » que décrit S. Tisseron, c’est-à-dire un objet ayant fait l’objet d’un encryptement qui fonctionnent comme des bombes à retardement si les significations secrètes qui y sont attachées ne sont pas révélées. Se serait alors inscrite quelque catastrophe vécue par la génération précédente et que l’activité de couture aurait eu pour fonction à la fois de symboliser, grâce à l’introjection lente et patiente des gestes de la couture, et de maintenir loin de la pensée dans un clivage actif : ce sont les doigts de Lise qui travaille, nous dit Lafontaine, son âme, elle, est vide.

Les objets dont parle Sherry Turkle ne sont pas si différents de la quenouille de Lise. Ils ne pensent pas, mais des pensées leur sont prêtées. Ils peuvent assurer, comme tous les objets, des fonctions utilitaires, narcissiques ou sexuelles. Ils nous identifient, conservent nos souvenirs et participent à un travail d’élaboration de notre montre interne. Ces objets nous identifient au sens de "donner une identité" mais aussi, de plus en plus souvent, au sens de "reconnaître"; ils conservent nous souvenirs sous la forme des traces des messages que nous avons envoyés ou des l’historique de nos interactions avec l’objet; enfin, ils participent à un travail d’élaboration de notre monde interne en nous en fournissant une image. Cette élaboration à mon sens, n’est accessible, que si le rapport que nous avons avec l’objet nous est interprété par quelqu’un d’autre.

Ces objets sont cependant différents : ils appartiennent à des espaces créés à leur mesure. Les espaces numériques auxquel ils appartiennent nous sont étrangers. Nous ne pouvons les parcourir qu’avec l’aide de ces délégations diplomatiques que sont nos avatars et nos identités numériques. Ces espaces numériques sont des "contre-espace" (Foucault, 1967) c’est-à-dire des "hors-là" qui doublent l’espace en le réprésentant et le contestant tout à la fois. Ce sont des espaces sans lieu. L’enfance en est un bon exemple. Si nous pouvons revenir sur notre enfance en pensée, il arrive que nous ne puissions, par inhibition, par refus assumé, ou par empêchement, revenir sur des lieux de cette enfance. Nous avons le souvenir d’une maison, d’une plage, d’un jardin public, mais le lieu nous est interdit. Mieux encore : l’espace et le lieu ne sont jamais totalement superposable, d’ou la déception ou l’étrangeté que l’on éprouve lorsque l’on se rend sur les lieux de son enfance et que l’on se trouve en fait dans l’espace de ses souvenirs. Les espaces numériques fonctionnent de la même manière. Ils n’ont pas de lieux, mais ils sont constitués par une série d’espace dont nous gardons des souvenirs et les machines des traces.

Ce que l’on appelle cyberspace est un espace particulier. C’est un espace autre, hétérotopique au sens où l’entendait M. FOUCAULT, c’est-à-dire un espace qui a « la curieuse propriété d’être en rapport avec tous les autres emplacements, mais sur un mode tel qu’ils suspendent, neutralisent ou inversent l’ensemble des rapports qui se trouvent, par eux, désignés, reflétés ou réfléchis »[1]

Du point de vue de l’individu, cet espace a des caractéristiques particulières, décrites pour la première fois par John SULER [2], Depuis 1996 ce psychologue américain s’intéresse à la perception et à l’investissement des personnes du cyberspace. Ses articles couvrent à peu près tous les domaines du cyberspace mais il s’est intéressé plus particulièrement aux bavardoirs graphiques et à leur aspect communautaire. Ses articles peuvent être déroutants par leur coté touche à tout tant du point de vue des référents théoriques que de leur objet. Mais il l a donné deux articles remarquables. Dans l’un, il compare le cyberspace à l’espace du rêve. Le second : « Les caractéristiques basiques du cyberspace », est celui qui nous intéresse ici. Pour SULER, « ces caractéristiques déterminent comment les personnes se conduisent dans ce nouvel environnement social » même si « La façon dont une personne se conduit dans le cyberspace sera toujours une interaction complexe entre ces caractéristiques et celles de la personne »

Les éléments caractéristiques du cyberspace sont : la réduction des sensations, la textualité, la souplesse des identités, l’altération des perceptions, l’égalitarisme, l’espace transcendé, l’extensibilité temporelle, la multiplicité des contacts, la conservation des échanges, et la casse matérielle ou logicielle. Je les reprends en leur adjoignant un point de vue psychanalytique.

La réduction des sensations.

Sur Internet, les canaux sensoriels avec lesquels on capte habituellement l’autre, la vue et l’ouie, font défaut. Quand bien même la visioconférence se développerait, il ne s’agirait encore que d’images qui échoueraient à transmettre cette présence particulière – ou son absence – qu’on certains individus. Enfin, l’absence réelle des corps rend impossible le toucher, tendre ou agressif, et modifie à la fois l’interaction et la fantasmatisation sous-jacente.

La disparition de l’autre comme image et comme voix a pour conséquence une confusion, plus ou moins importante, mais toujours présente entre l’autre et soi, ou entre différents autres. Si cette confusion menace, ce n’est pas seulement parce que l’autre, dans sa corporéité, est absent. La conscience de soi est modifiée en ceci que tous les investissements périphériques semblent être supprimés. Ne subsistent que ceux nécessaires à l’activité : le regard, fixé sur l’écran, et les mains, pour la frappe au clavier. L’environnement, au-delà de l’écran, s’estompe. Le Moi dispose ainsi d’une grande quantité d’énergie qui viennent sur-investir les pensées conscientes et pré-conscientes, leur donnant un poids et une saveur qu’ils n’ont pas habituellement.

Les psychanalystes d’enfants connaissent une situation similaire : celle ou l’enfant dessine, généralement immobile et silencieux. On trouve le même circuit pulsionnel que donne A. ANZIEU à propos du dessin : «(…) le maintien par la main de l’instrument du dessin, participe au plaisir de porter une marque des ressentis émotionnels. Le regard contrôle le mouvement, comme un précurseur du sur-moi qui va, par la suite, veiller sur la production anale et ses ressentis organiques et affectifs. L’œil, dans le processus du dessin, est le représentant des contrôles moïques de l’expression pulsionnelle liée au plaisir. En même temps, il participe du contrôle sur-moïque lié à la possession de l’objet interne et à la maîtrise exercée sur lui. » Annie ANZIEU, in Le travail du dessin en psychothérapie de l’enfant

Il y a cependant trois différences majeures. La première est que l’internaute n’est pas aussi libre de sa créativité que l’enfant. Les formes qu’il produit sont pré-déterminées par le logiciel qu’il utilise et/ou les codes et signes qui lui ont été transmis. La seconde est que le mouvement de la main n’a plus qu’un très lointain rapport avec ce qui apparaît sur l’écran. La troisième, qui me semble être la plus importante, est la dissociation entre la main et l’œil. En effet, pour être un bon joueur, ou un bon dactylographe, il ne faut pas regarder ses mains, mais l’écran. C’est-à-dire que contrairement à ce qui se passe dans le dessin, le lieu de production et le produit sont distant l’un de l’autre. Cette délocalisation conduit à cette situation étrange que le contrôle moique et sur-moïque de l’œil dont parle A.ANZIEU s’exerce loin des lieux de production du plaisir.

Le reflux des investissements périphériques se fait au détriment de la saisie de la réalité et à l’avantage de la réalité psychique. C’est ce qui fait peser cette menace de confusion : perte de limites avec le monde extérieur, confusion du Moi avec ses objets internes, ou des différents objets internes, et ce d’autant plus que l’autre se prête assez complaisamment a toutes les projections. Contre cette menace de confusion s’établit un travail d’identification – qui dit quoi,et à qui – et de différenciation pour permettre à l’autre d’exister et de ne pas être seulement un reflet des projections

La textualité. La plus grande part des échanges sur Internet se fait via l’écrit. Il s’agit d’une sorte d’oralité écrite avec des inventions typographiques pour évoquer des émotions ou des mimiques faciales ou gestuelles. L’inventivité de quelques uns, la transmission réussie de ce qui a été ainsi fait au plus grand nombre a ainsi permis de réintroduire l’image du corps dans un environnement où cela était pourtant difficile. Le cyberspace opère une sorte de renversement en éclipsant ce qui était visible (les corps) et en donnant à voir ce qui était subtil (les échanges)

La souplesse des identités [labilité des identifications]. Sur Internet, chacun est libre de prendre l’identité qu’il souhaite et même autant d’identités qu’il souhaite ou qu’il peut en multipliant les pseudonymes. Dans la pratique, les internautes n’utilisent en général qu’une seule identité à la fois – la gestion de plusieurs pseudonymes dans le même lieu est un art extrêmement difficile. Cette caractéristique du cyberspace permet à chacun d’explorer des fantasmes narcissiques : être à soi-même son propre parent, ou bisexuels : être de l’autre sexe. Cela peut aussi être dire du point de vue d’un Autre ou encore mettre en jeu le fantasme de ne compter pour rien dans les échanges en ne participant plus à la vie du groupe ou encore, dans les chats graphiques, en se faisant représenter par un point ou un espace et en le masquant derrière un autre avatar. Dans ce dernier cas, on a parfois de belles illustrations cliniques qui vont du fantôme à de l’identification projective : la personne invisible prête alors ses mots à un autre avatar

Cette souplesse des identités, au sens où elle serait infinie, est un des fantasmes d’Internet, car en dernière analyse, le choix des identités que peut faire chacun est déterminé par sa dynamique inconsciente. C’est cette même dynamique inconsciente qui donne à chaque personnalité le style qui lui est propre, et qui transparaît dans les échanges faisant que finalement, une personne qui endosse des identités différentes dans un groupe ne tardera pas à être reconnue par son phrasé, ses fautes d’orthographes, sa façon de citer…bref par ce qui fait qu’il est lui et pas un autre.

L’altération des perceptions. Le retrait de l’investissement de la réalité immédiate, le surinvestissement de l’espace interne crée un état particulier que l’on peut rapprocher du dessin ou du jeu avec cette différence que dans le cyberspace met en cause un clivage profond entre la main et l’œil sans doute parce que la communication est médiatisée par l’ordinateur. Il est une autre différence : la dissociation que l’on trouve dans tous les environnements du cyberspace. Ce qu’un enfant de 4 ans illustrait joliment par « Quand je joue aux legos, je suis le roi, je suis Aragorn. Quand je joue à Praetorians, je suis partout »

SULER fait à ce niveau une comparaison entre l’espace de certains bavardoirs graphiques et l’espace du rêve car dans l’un comme dans l’autre les lois de la physique et de la logique sont abolies.

L’égalitarisme. L’égalitarisme est un des plus vieux aspects de l’Internet. Il est particulièrement mis en valeur dans les environnement WiKi où tout internaute peut écrire et effacer ce qu’il veut. Une encyclopédie en ligne, Wikipedia , est en cours d’élaboration en se basant sur cette simple règle. Certains ont même pu évoquer une « démocratie du net » en partant du fait que chacun était libre et pouvait exprimer ses idées. En fait, il en va sur Internet comme ailleurs : tous égaux, mais quelques uns un peu plus que d’autres. Et la différence se fait en fonction des compétences réelles et/ou supposées de chaque individu. Cette caractéristique marque bien l’aspect groupal d’Internet

Dans la plupart des cas, tout le monde sur Internet a la même chance de se faire entendre. Tout le monde, indépendamment du statut, de la richesse, de la race, du sexe etc. commence sur le même pied d’égalité. Certains appellent cela la « net démocratie ». Même si le statut d’un individu à l’extérieur du cyberspace a toujours un impact dans sa vie du cyberspace, il y a quelque vérité dans cet idéal de la net démocratie. Ce qui détermine votre influence sur les autres est votre compétence dans la communication (y compris les compétences à écrire), votre persévérance, la qualité de vos idées, et parfois vos connaissances techniques.

L’espace transcendé. Sur Internet, « loin » ne signifie rien. Le temps mis pour joindre des personnes ou des sites est peu significatif : ils sont accessibles, ou non. On peut aisément échanger avec des personnes qui se trouvent sur un autre continent… ou sur le pallier voisin. Dans un cas comme dans l’autre, cela ne fera pas de différence. L’espace, sur Internet, est des plus particulier : tout se passe comme si chaque point ou chaque individu était au voisinage immédiat des autres ; on peut passer de l’un à l’autre d’un clic de souris pour peu que l’on connaisse son adresse. Cela n’est pas sans faire penser à certains contes de fées ou à certains aspects de la pensée primitive : il suffit de connaître le nom d’un site pour le faire surgir sur son écran. Il suffit de posséder l’adresse e-mail de quelqu’un pour se transporter jusqu’à son ordinateur. Ces facilités ont conduit à l’édification de barrières de protection (pare-feu) et de fonctions de filtrages, qui équipent tous les programmes. La menace, pour l’utilisateur, est d’être submergé par de trop nombreux messages et, finalement, de manquer l’information pertinente. Il en est une autre : tous les contacts ne sont pas bienveillants : virus et « spams » et importuns [3] hantent les boites à lettres et les espaces de discussion. Le filtrage peut toucher concernant un type de message, un site, où un individu.[4] On a donc d’un coté Internet : un espace immense, contenant un nombre perçu comme infini d’objets, et de l’autre l’espace psychique de l’utilisateur vécu comme menacé d’être submergé par cet espacé ou perdu dans cet espace

L’extensibilité temporelle. Le temps connaît les mêmes distorsions que l’espace. Sur Internet, la rapidité de la transmission contraste avec la longueur que peut prendre les échanges. La discussion est englobée dans une enveloppe temporelle à la fois commune à tous ceux qui participent à la discussion et indépendante des coordonnées temporelles individuelles. Il y a un tempo spécifique à chacun sur Internet : certains répondent immédiatement aux messages qui leur sont adressés, d’autres mettent un temps plus ou moins long, tous prennent en compte ces variabilités individuelles. Ce qui peut varier, c’est le temps mis à répondre. Même dans les environnements où les individus sont présents en même temps (bavardoirs, messageries instantanées) la tolérance est grande vis-à-vis de ces temps morts.

Cette tolérance a pour principale fonction de protéger les internautes de la fantasmatisation teintée d’angoisse ou d’agressivité qui ne manque pas de se produire face au silence de l’autre. Pourquoi ne répond t il pas ? Ne suis-je pas aimable ? Que fait-il ? Ce sont ces temps morts qui font exister l’autre comme Autre, pouvant être appelé ailleurs, avoir d’autres préoccupations, désirs ou intérêts.

Dans le cyberspace, le temps a la curieuse propriété de pouvoir à la fois être grandement comprimé – ce sont les messageries instantanées, ou les bavardoirs, où il l’on répond du tac au tac – ou dilaté – ce sont principalement les pages web, ou il se distend dans jusqu’à effacer sa propre origine.

La multiplicité des contacts. Internet permet de multiplier contacts sociaux avec une remarquable facilité. Pour donner un ordre de grandeur, une liste de diffusion atteint facilement une cinquantaine d’individus et en un moins d’Internet, on peut facilement rencontrer un plus grand nombre de personnes que durant une vie entière. Si les contacts sont facilités, les ruptures le sont tout autant.  Le membre d’un groupe peut « disparaître » (c’est-à-dire ne plus poster de messages) du jour au lendemain sans aucune explications. La multiplication des contacts sociaux signifie la multiplication des investissements objectaux ce qui apporte pour chaque individu une surcharge de travail psychique. L’investissement de nouveaux objets, leur identification et leur différenciation, leur attribution de qualités en termes de « bon » ou « mauvais » ou plus secondarisés, n’est pas sans provoquer quelques réaménagements dans l’économie psychique de chacun. Ces autres multiples, en fonction des zones de fragilité des sujets, provoquent diffraction de l’image de soi, excitation, ou hémorragie narcissique.

La conservation des échanges. Sur Internet, les échanges sont des échanges de fichiers, ce qui fait qu’ils peuvent être conservés tels quels. Le terme utilisé est celui de « sauvegarde » ce qui souligne le risque de naufrage dans l’oubli de toute discussion. Les sites ou les personnes peuvent donc garder une mémoire précise de ce qui a été échangé. Internet assure là sa fonction principale qui est celle de dépôt et de conservation. Dans ce monde électronique, le temps n’a aucune prise sur ce qui a été déposé. Si ces dépôts ne subissent ni érosion, ni dégradation – sinon ils ne sont plus lisibles – l’utilisation qui peut en être faite varie. Ils permettent de revenir après-coup sur les échanges qui se sont produits, pour clarifier quiproquos et ambiguïtés. Ils peuvent également être adressé à un tiers, comme témoin ou complice – l’autre n’est pas, alors, au fait de cette transmission. Tous les internautes ne conservent pas tous leurs échanges – certains le font – mais que cela soit possible laisse très incertain le fait que quoi que ce soit puisse tomber dans l’oubli. Internet accueille et conserve tout de manière égale, ouvrant l’illusion que la trace de l’échange est l’échange. Du coté de l’internaute, cette caractéristiques est riche de gratifications narcissiques : tout ce qu’il produit est digne de valeur puisque conservé mais peut rapidement virer aux angoisses paranoïdes : tout ce qu’il produit peut lui être retourné avec de mauvaises intensions. Le cyberspace est vécu comme le lieu où la rencontre l’objet idéal (par exemple, exactement l’information qui était recherchée) est possible mais gênée par la pléthore d’objets dont certains sont dangereux, séducteurs, persécuteurs ou simplement indifférents. Les positions anales, avec les thèmes de conservation à des fins de fétichisation ou d’attaque, ou encore les thèmes de séparation de ce qui a été produit sont là particulièrement activées.

La casse matérielle ou logicielle.

L’ordinateur, ou les logiciels qui y sont installés, n’est pas un objet totalement fiable. Il peut tomber en panne, se mettre à fonctionner de façon erratique, des programmes ne plus être accessibles, l’environnement auquel on était habitué (paramètres d’affichage, papier peint etc) peut être modifié etc. La colère, voire la haine qui est éprouvée à ce moment face à une machine qui, par les projections, semble s’animer et tomber en panne toujours au plus mauvais moment donne une idée des processus qui sont en jeu dans la relation avec un ordinateur. Celui-ci donne un cadre permettant la communication avec autrui, et c’est la faillite de ce cadre qui provoque le sentiment de catastrophe.

On remarquera que dans les dix caractéristiques données par SULER, la réduction des sensations et l’altération des perceptions se chevauchent quelque peu et peuvent être ramenées sans peine au rapport de soi avec autrui ou la réalité que l’on peut nommer les frontières du Moi

La principale critique que l’on peut adresser au travail de SULER, c’est qu’il ne distingue pas Internet des idéologies qu’il produit et véhicule. Par exemple si, dans l’absolu, les contacts sont multipliables, dans la pratique, chaque individu correspond avec un nombre très limité de personnes. Il en est de même en ce qui concerne l’égalitarisme : si chacun peut prendre la parole, certains sont plus lus – parce que plus séduisants, pertinents, excitant etc. que d’autres. Il y a donc d’un coté l’idéologie, qui suit grosso modo des fantasmes de toute puissance, et de l’autre la réalité dont les frontières sont données par les limitations de chaque individu : limitations en termes de temps de connexion, d’investissement, de capacité à aimer et à haïr. Il serait intéressant de cerner de plus près comment s’interfacent cette idéologie, les individus ou les groupes d’individus, et le cyberspace.

Ces différentes caractéristiques induisent de la part de chaque internaute un travail pour maintenir son intégrité : sans la butée du corps de l’autre, avec ses contact multiples, avec la labilité des identifications qu’il offre, avec ce cadre qui parait sans fond quant au temps ou à l’espace, le cyberspace offre de nombreuses occasion de confusion ou de pertes de limites. Il offre aussi des possibilités de délégation et de dérivation : la conservation des échanges qui permet le dépôt en est une illustration. La possibilité pour chacun de retourner dans l’anonymat et l’indifférenciation afin de s’y restaurer en est une autre.

L’une et l’autre sont liés, en ce sens que la figure de l’individu émerge toujours d’un fond d’indifférencié. Dans le cyberspace comme ailleurs, à chaque fois qu’un individu veut s’exprimer en son nom propre – quand bien même ce nom serait un pseudonyme – il le fait en prenant appui sur ce fond d’indifférencié que constituent tous les autres même que lui. L’égalitarisme aide d’ailleurs à constituer ce fond commun, à partir duquel les individus vont pouvoir émerger. Ce qui est ainsi déposé a valeur de décharge : l’individu se débarrasse de ce qui l’encombre. Il peut aussi d’agir d’un dépôt comme attente de réalisation ou mise à l’abri [5] (KAES, 2000). Le dépôt peut-être aussi une sorte de placement ; le déposant attendant que son dépôt fasse l’objet d’un travail d’interprétation de la part des autres et lui soit restitué sous une forme qu’il pourra lui-même mieux intégrer. Cette mise en jeu, qui peut être plus ou moins consciente, a un aspect libidinal, agressif ou narcissique, et comporte toujours un risque pour le sujet.

Ce qui se dessine, ce sont les contours d’une psychologie des groupes. On en arrive à ceci : un internaute seul, cela n’existe pas. L’internaute se comporte devant Internet comme l’individu devant le groupe ; il y éprouve les mêmes craintes, les mêmes attentes vis-à-vis d’un environnement perçu comme soutien ou danger. Les perceptions qu’il a de lui et des autres sont médiatisées par les caractéristiques réelles de l’environnement dans lequel il évolue. Elles conduisent l’internaute à deux impératifs. 1. Le maintien de son intégrité, attaquée par l’absence des repères sensoriels habituels, l’absence du corps de l’autre, la multiplication des contact et les possibilités de changement d’identité. 2. L’émergence, comme sujet unique, mais également en lien avec d’autres, d’un fond syncrétique et indifférencié


[1] Michel Foucault, Dits et écrits 1984 ,” Des espaces autres ” (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), Architecture, Mouvement, Continuité, n ” 5, octobre 1984, pp. 46-49.

[2] SULER, J. (2002). The basic psychological features of cyberspace. In The Psychology of Cyberspace, www.rider.edu/SULER/psycyber/basicfeat.html (article orig. pub. 1996)

[3] Les spams sont des courriers non sollicités, généralement des propositions commerciales. Le nom viendrait des rations militaires, que les recrues reçoivent, qu’elles le souhaitent ou non et dont le goût est peu apprécié.

[4] Ainsi, deux individus du même groupe, avec des règles de filtrage différentes, peuvent être face à un paysage différent.

[5] Certains sites qui proposent de l’espace disque aux internautes réalisent explicitement cette fonction. Chaque internaute peut y déposer ses fichiers pour les mettre à l’abris des pannes de son matériel personnel et, s’il le souhaite, les partager avec d’autres.

Images tactiles

Microsoft vient de présenter un nouveau dispositif qui permet de transformer n’importe quelle surface en surface tactile. L’ensemble serait à un prix abordable si on le compare au magnifique mais très onéreux Surface, L’arrivée de tels dispositifs montre que nous sommes en train de nous séparer de notre souris qui nous accompagne depuis le premier bricolage de Doug Engelbart en 1963 et qu’elle se popularise dans les années 80.

Le fait d’aller vers une interaction toujours plus grande entre l’oeil et la main provoque une sensation d’immersion croissante et va modifier profondément notre rapport aux mondes numériques

 

 

 

Via Techcrunh.fr

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