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Une première discussion sur un plan technique concerna nos difficultés à mettre tel ou tel article ou de la vidéo sur notre blog. Comment ne pas perdre trop de temps avec l’informatique ? Certains demandent de plus en plus d’automatisation ; d’autres s’attachent à un minimum de compréhension (parfois de codage) pour pouvoir « utiliser » la machine, garder un espace de symbolisation propre à notre rapport avec une telle « machine ».

Ensuite ce fut les 2 textes très polémiques de Marc Prensky : « Digital Natives, Digital Immigrants » et « Do they really think differently? » qui engagèrent nos réflexions.

traduction 1
traduction 2

Articles originaux 1 et 2 (pdf)

site de Marc Prensky

Il y a déjà plusieurs faits qui sont imbriqués - C’est un texte qui fut reçu et investi comme l’évangile de la « Y » génération qui a grandi avec Yahoo et le réseau (ils ont entre 18 et 30 ans). C’est un certain type de relation avec soi-même et les autres qui est ainsi revendiquée. C’est un fait de société, surtout aux USA et au Canada, ce rapport au réseau, aux jeux, à l’hypertexte, qui concerne les plus jeunes.

Les enfants sont attirés, fascinés par ces produits qu’ils choisissent eux-mêmes, qu’ils « connaissent » mieux que les adultes, qu’ils adoptent souvent en dehors de leurs regards, dans une sorte d’affranchissement culturel, ou de contre-culture très « teen » qui correspond aux profits d’un capitalisme très libéral.

On peut voir dans ce texte une confusion entre pédagogie et apprentissage, les enfants en sauraient plus que les parents ! Ceci est une vielle question et mérite attention. Nous pourrions tout aussi bien retrouver ici, les mythes du bon sauvage, l’intelligence « innée » de l’esclave dans le Gorgias de Platon, etc…

Le jeu, l’interactivité proche du monde de l’enfance et des interactions précoces permettent à une sorte d’intelligence de se déployer avec l’informatique. Comme si l’enfant souffrait moins d’inhibition pour entrer dans une sorte de communication intuitive avec l’ordi. Cela présenterait-il un danger ? Est-ce un fonctionnement propre à l’enfant ou s’agirait-il d’une rupture générationnelle telle que Prensky le soutient de façon véhémente. On se demande bien quel est l’intérêt de soutenir cette idée qu’avec les « natives » : notre éducation « classique » est vouée dorénavant à l’échec ?

Comme si l’éducation n’était pour Prensky que des contenus d’informations – faudrait-il dire que ce n’est pas dans l’air du temps, d’en rabattre sur le conjoncturel, le social, le sujet, les manipulations et aliénations collectives, les phénomènes de mimétismes et d’identifications pour ceux qui se donne du baume au cœur en chantant l’ère nouvelle (la crainte de la dépression économique n’est jamais loin).

Donc il sera plutôt question de plasticité neuronale, de l’auto-organisation du système nerveux central, de sciences un peu « dures » pour arguer que la nouvelle langue des « natives » ne sera jamais stockée à l’endroit de l’ancienne langue des «immigrants ».

Au diable les cours magistraux de Deleuze et Roland Barthes, ça n’accroche plus les « natives » qui aiment apprendre en jouant. Nous trouvons des universités dans « second life » où les rôles sont finalement interchangeables. Le rapport d’autorité (à distinguer de celui de pouvoir) est alors complètement transformé.

C’est une question bien difficile ce rapport du jeu à la créativité, à l’autre, à la société et à la culture. Les espaces n’étant plus normés, nous ne pouvions que nous référer à des échelles de comportement. La question de la rapidité de la pensée qui peut être ici remarquée et valorisée, peut tout aussi bien déboucher sur une fuite maniaque.

Tout l’article s’appuie sur un comportementalisme qui consacre le rapport à l’autre, à la société, au jeu, au futur comme un lien de dépendance de type addiction, grâce à une pensée efficace mais essentiellement opératoire. Les addictions sont-elles de nouveaux symptômes au sens psychanalytique ou bien sont-elles une manière de réduire le symptôme à un comportement en fonction d’une ambiance et d’une écoute sociale ?

Les liens de l’individualité à l’autonomie sont remis en question dans ces modes de dépendances au groupe et à la machine.

Il semble que les jeux, dont il s’agit, sont pris dans une ambiguïté entre le « playing » et le « gaming » (cf. Winnicott) ; ce qui n’est pas sans conséquence sur le type d’apprentissage et de dépendances qu’ils produisent.

C’est comme si on laissait les enfants grandir avec les machines en se donnant bonne conscience, alors qu’en fait, ils grandissent seuls avec quelques avatars et quelques autres vaguement distincts.

Ça me fait penser à l’article de Freud sur la psychologie du lycéen où il évoque le lien transférentiel fondateur qui l’a lié à ses professeurs et qu’il se rappelle au soir de sa vie. Lors des relations pédagogiques selon Prensky nous penserions à des sortes de relations fusionnelles aux autorités indistincts, donc forcément déplacées sur une pratique de la “machine”.

Prochaine réunion 11 septembre

Lecture dans « jeu et réalité » (Winnicott) de : la créativité et ses origines – p 91 à 119.

Idée de lecture de vacances :
- L’utopie de Thomas More

- Signatura rerum, sur la méthode de Giorgio Agamben

- Pour une politique de civilisation d’Edgar Morin

Anne-Marie attire notre attention sur l’argument de notre groupe de travail tel qu’il est présenté sur le site. Il y a une hésitation entre hypothèse et postulat, entre affirmation que les N.T.I.C. changent l’homme et un questionnement sur la réalité de cette assertion.

Autre question: la cohérence dans l’enchaînement des publications sur le blog. Si les textes sont disjoints cela traduit une utilisation spécifique de cet outil : notre blog n’est pas un produit public fini comme pourrait l’être un livre, mais plus un bloc-note qui trace en pointillé le parcours de nos réflexions. Ceci dit est-on seul à décider? Je pense que la question que pose Anne-Marie sur l’opportunité de laisser ou non son texte est une question adressée au groupe. Pour ma part je pense qu’il a sa place , peut-être plus que la video sur la modification des écrans, qui n’est pas une réflexion. Peut-être qu’une élaboration ( la symbolisation chère à Yann) pourrait être une contrainte de publication?

Nous avons ensuite échangé sur “Règles pour le parc humain”, texte polémique de Peter Sloterdijk publié en 1999. Ce texte en forme de réponse à la  « Lettre sur l’humanisme » qu’écrivit Heidegger au lendemain de la guerre de 39-45 qui s’interrogeait : comment redonner un sens au mot  « humanisme » ? La thèse défendue est la suivante : ” la littérature, la correspondance et l’idéologie humaniste n’influencent plus aujourd’hui que marginalement les méga-sociétés modernes dans la production du lien politico-culturel.”. Thèse provocatrice  pour un courant consensuel quasi unanime des philosophes humanistes et particulièrement en Allemagne, dans le sillage de Habermas. Sloterdijk pose des questions devenues tabou depuis les horreurs de la Schoah ;

« la thèse de l’homme comme éleveur d’homme fait éclater l’horizon humaniste » dit-il  «  Le sujet de la domestication de l’homme est le grand impensé dont l’humanisme depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours n’a jamais tenu compte. »

A partir donc du texte de Heidegger, mais aussi du Zarathoustra de Nietzche et du Politique de Platon, Sloterdijk  ouvre des questions qui concernent l’humanité par le biais de l’espèce.

A n’en pas douter l’homme est à un tournant technologique; Sloterdijk,  dans un autre texte, se moque des sociétés consensuelles actuelles sans risques qui privent l’homme de toute confrontation avec son destin. Il y a là une nouvelle façon de penser l’homme dans nos sociétés mondialisées.

Tout ce qui est techniquement possible se réalisant, il paraît urgent  d’ apprendre à penser l’ «anthropotechnique » (clonage, eugénisme etc). avant que l’économie nous mette devant le fait accompli.

Ces questions-là ont bien sur des résonances psychanalytiques : quelle place pour le sujet, le moi, le je, le désir, dans ce nouveau parc humain ? Jusqu’où les fondements actuels de ce qui constitue encore l’humain résisteront-ils? Entendons le cri d’alerte des philosophes !

 

 

L’homme-machine

 

La technologie est de plus en plus présente dans nos vies, et il est important de comprendre comment elle façonne le sentiment d’être un être humain. Les rapprochements se sont faits dans les deux sens. D’un coté, les machines deviennent de plus en plus capables de faire des choses qui seraient considérées comme intelligentes si elle était faites par un être humain; de l’autre, les être humains se rapprochent de plus en plus de leurs machines, les considérant comme une extension de leur self.

L’internet est un espace dans lequel de nouvelles formes d’exploration de soi et des autres est possible. La psychopharmacologie, la génétique, l’intelligence artificielle et la robotique font partie des technologiques reconfigurent les frontières classiques du vivant et nous poussent à repenser des notions fondamentales : qu’est ce qu’être humain ? qu’est ce que penser ? Au MIT, Sherry Turkle et Abby Rockfeller Mauzé ont créé le groupe Initiative on technology en 2001. Le groupe a pour but d’être un centre de reflexion et de recherche sur les effets de la techologie et d’attirer l’attention sur les dimensions sociales et psychologiques qu’ils impliquent

Au sein de ce groupe, Sherry Turkle a mené une réflexion sur ce qu’elle a appelé les "evocative objets", c’est à dire des objets qui nous amène à nous penser différement ou à penser différement des catégories telles que le corps, le désir, l’autre. Pour le dire autrement, les "evocative objects" sont des objets au contact duquel nous nous pensons différement.

Psychanalyste, Sherry Turkle en appelle à de nouvelles théorisations de la psychanalyse sur ces questions. Elle fait remarquer que pour l’instant, la psychanalyse est étrangement silencieuses sur des questions qui sont pourtant centrales pour elle : l’identité et la relation d’objet. Les questions apportés par l’intelligence artificielle : comment l’esprit émerge d’interactions, par exemple lui semblent porteuse de débats riches et nécessaires entre la psychanalyse et les neurosciences. Chaque disciple se trouverait enrichie par ces échanges, et la culture elle même y gagnerait une voix supplémentaire car pour l’instant, pour ce qui est de tous ces objets qui accompagnent notre quotidient, c’est surtout les publicitaires qui se font entendre.

Dans les années 1980, Sherry Turkle considérait que l’ordinateur était comme un second self au sens d’un objet de projection. Chacun avait alors une relation privée avec son ordinateur. La machine offirait l’extraordinaire possibilité de chosir d’être seul sans éprouver de la solitude. Il est possible de lui confier ses objets, sa vie, soi-même. Connecté sur le réseau, l’ordinateur devient une porte ouverte à de nombreuses relations. Dans cette nouvelle comedia del arte, chacun peut jouer son jeu puisque chacun peut avancer masqué : sur le réseau, personne ne sait que tu es un chien. Chacun pourrait ainsi explorer différents aspects de son self en jouant avec ses identités en ligne. Il ne s’agit pas simplement pour Sherry Turkle de jeux de rôle, mais de la présence au sein de self de différents mondes et jouant différents rôles en même temps.

Les références qu’elle utilise viennent principalement de Kohut et d’Erickson. A Kohut, elle emprunte la notion de d’objet-soi ("self-object) c’est à dire des objets pris dans le monde extérieur pour étayer un narcissisme fragile. Les objets relationnels lui semblent être de bons candidats pour être utilisés comme des objets-soi. La seconde référence est celle du moratoire d’Erickson. On se souvient que Milton Erickson avait décrit l’adolescence comme un moratoire, c’est à dire un temps ou des expériences peuvent être faites sans qu’elles prêtent à conscéquence. Sherry Turkle pose là une hypothèse qui me parait tout à fait intéressante : puisque notre culture n’offre plus a ses adolescents de moratoire, les groupes en ligne jouent ce rôle. Pour certain, c’est l’occasion d’agir des pulsions d’une manière qui serait sévèrement réprimée dans le monde hors ligne, pour d’autres la possibiblité de rejouer des difficultés personnelles, pour d’autres enfin la possibilité de les élaborer. [Cf. Travail du virtuel, Tisseron.,]. Enfin, bien évidement, on retrouve D. W. Winnicott et son objet transitionnel avec une annotation importante : c’est parce qu’il était, tout comme Erickson, psychanalyste d’enfant, qu’il a prété aux objets l’attention qui leur est dûe.

Il est surprenant de ne pas trouver dans les références de Sherry Turkle Harold Searles qui a produit un travail important sur l’environnement non humain. Sa thèse principale était que cet environnement joue un rôle crucial dans le développement humain. Le peu d’attention qui lui est porté est une mesure de l’exigence de travail par lequel nous nous pensons et vivons différent de l’inanimé. Winnicott reprendra une thèse similaire en supposant que l’acceptation de la réalité est "une tâche sans fin et que nul être humain ne parvient à se libérer de la tension suscitée par la mise en relation de la réalité du dedans et de la réalité du dehors" et que c’est précisément pour se soulager de cette tension qu’est crée une aire transitionnelle (D.W. Winnicott, Jeu et réalité p. 24)

Si les objets portables nous sont devenus de "objets relationnels", c’est précisément nous pouvons les porter comme des vêtements. Cela est d’ailleurs vrai pour tous les objets, auxquels nous pouvons déléguer une partie de notre fonctionnement psychique dans des buts de sauvegarde. Cela est parfaitement illustré par le conte conte de Jean de Lafontaine, "Comment l’esprit vient aux filles" par lequel il décrit les aventures de Lise, 13 ans :

Lise n’était qu’un misérable oison.

Coudre & filer était son exercice;

Non pas le sien, mais celui de ses doigts;

Car que l’esprit eût part à cet office,

Ne le croyez pas; il n’était nul emplois

Où Lise pût avoir l’âme occupée

D’ailleurs, Jean de La Fontaine le dit brutalement : « Lise songeait autant que sa poupée ». Il y aurait beaucoup à dire sur ce conte grivois – car bien entendu, il se trouvera un père Bonaventure pour traiter Lise comme une poupée – mais un des angles de compréhension est rendu possible par les réflexions de S. Tisseron sur les objets [Tisseron. 1999] . Les objets, c’est la thèse qu’il défend, donnent à penser, c’est-à-dire qu’ils sont une aide à la symbolisation.

Cette symbolisation est une symbolisation « en corps », en ce sens qu’elle fait participer l’expérience que nous avons du monde, et ce jusque dans ses recoins sensuels ou douloureux, pour les traduire en représentations qui vont à la fois rappeler et témoigner de cette expérience auprès d’un autre. La manipulation obsessionnelle d’un objet, l’élection d’un vêtement préféré, la mise en valeur d’un bibelot, la rénovation de meubles anciens peuvent témoigner aussi bien d’un mouvement d’introjection, de la réactivation de sensations, d’émotions, de fantasmes narcissiques et sexuels ou encore de la mise en dépôt de fragments d’expérience douloureux. C’est ainsi qu’il faut sans doute redresser l’histoire de Jean de Lafontaine : c’est après avoir été « piquée » par le père Bonaventure, traitée comme une poupée, que Lise en est réduite à ne plus pouvoir penser à quoi que ce soit. Et ce n’est plus que du bout des doigts qu’elle se permet d’être vivante, perdue dans une manipulation d’objets qui rappelle le traitement dont elle a été l’objet. A moins que la quenouille ne soit un de ces « objets fatals » que décrit S. Tisseron, c’est-à-dire un objet ayant fait l’objet d’un encryptement qui fonctionnent comme des bombes à retardement si les significations secrètes qui y sont attachées ne sont pas révélées. Se serait alors inscrite quelque catastrophe vécue par la génération précédente et que l’activité de couture aurait eu pour fonction à la fois de symboliser, grâce à l’introjection lente et patiente des gestes de la couture, et de maintenir loin de la pensée dans un clivage actif : ce sont les doigts de Lise qui travaille, nous dit Lafontaine, son âme, elle, est vide.

Les objets dont parle Sherry Turkle ne sont pas si différents de la quenouille de Lise. Ils ne pensent pas, mais des pensées leur sont prêtées. Ils peuvent assurer, comme tous les objets, des fonctions utilitaires, narcissiques ou sexuelles. Ils nous identifient, conservent nos souvenirs et participent à un travail d’élaboration de notre montre interne. Ces objets nous identifient au sens de "donner une identité" mais aussi, de plus en plus souvent, au sens de "reconnaître"; ils conservent nous souvenirs sous la forme des traces des messages que nous avons envoyés ou des l’historique de nos interactions avec l’objet; enfin, ils participent à un travail d’élaboration de notre monde interne en nous en fournissant une image. Cette élaboration à mon sens, n’est accessible, que si le rapport que nous avons avec l’objet nous est interprété par quelqu’un d’autre.

Ces objets sont cependant différents : ils appartiennent à des espaces créés à leur mesure. Les espaces numériques auxquel ils appartiennent nous sont étrangers. Nous ne pouvons les parcourir qu’avec l’aide de ces délégations diplomatiques que sont nos avatars et nos identités numériques. Ces espaces numériques sont des "contre-espace" (Foucault, 1967) c’est-à-dire des "hors-là" qui doublent l’espace en le réprésentant et le contestant tout à la fois. Ce sont des espaces sans lieu. L’enfance en est un bon exemple. Si nous pouvons revenir sur notre enfance en pensée, il arrive que nous ne puissions, par inhibition, par refus assumé, ou par empêchement, revenir sur des lieux de cette enfance. Nous avons le souvenir d’une maison, d’une plage, d’un jardin public, mais le lieu nous est interdit. Mieux encore : l’espace et le lieu ne sont jamais totalement superposable, d’ou la déception ou l’étrangeté que l’on éprouve lorsque l’on se rend sur les lieux de son enfance et que l’on se trouve en fait dans l’espace de ses souvenirs. Les espaces numériques fonctionnent de la même manière. Ils n’ont pas de lieux, mais ils sont constitués par une série d’espace dont nous gardons des souvenirs et les machines des traces.

Ce que l’on appelle cyberspace est un espace particulier. C’est un espace autre, hétérotopique au sens où l’entendait M. FOUCAULT, c’est-à-dire un espace qui a « la curieuse propriété d’être en rapport avec tous les autres emplacements, mais sur un mode tel qu’ils suspendent, neutralisent ou inversent l’ensemble des rapports qui se trouvent, par eux, désignés, reflétés ou réfléchis »[1]

Du point de vue de l’individu, cet espace a des caractéristiques particulières, décrites pour la première fois par John SULER [2], Depuis 1996 ce psychologue américain s’intéresse à la perception et à l’investissement des personnes du cyberspace. Ses articles couvrent à peu près tous les domaines du cyberspace mais il s’est intéressé plus particulièrement aux bavardoirs graphiques et à leur aspect communautaire. Ses articles peuvent être déroutants par leur coté touche à tout tant du point de vue des référents théoriques que de leur objet. Mais il l a donné deux articles remarquables. Dans l’un, il compare le cyberspace à l’espace du rêve. Le second : « Les caractéristiques basiques du cyberspace », est celui qui nous intéresse ici. Pour SULER, « ces caractéristiques déterminent comment les personnes se conduisent dans ce nouvel environnement social » même si « La façon dont une personne se conduit dans le cyberspace sera toujours une interaction complexe entre ces caractéristiques et celles de la personne »

Les éléments caractéristiques du cyberspace sont : la réduction des sensations, la textualité, la souplesse des identités, l’altération des perceptions, l’égalitarisme, l’espace transcendé, l’extensibilité temporelle, la multiplicité des contacts, la conservation des échanges, et la casse matérielle ou logicielle. Je les reprends en leur adjoignant un point de vue psychanalytique.

La réduction des sensations.

Sur Internet, les canaux sensoriels avec lesquels on capte habituellement l’autre, la vue et l’ouie, font défaut. Quand bien même la visioconférence se développerait, il ne s’agirait encore que d’images qui échoueraient à transmettre cette présence particulière – ou son absence – qu’on certains individus. Enfin, l’absence réelle des corps rend impossible le toucher, tendre ou agressif, et modifie à la fois l’interaction et la fantasmatisation sous-jacente.

La disparition de l’autre comme image et comme voix a pour conséquence une confusion, plus ou moins importante, mais toujours présente entre l’autre et soi, ou entre différents autres. Si cette confusion menace, ce n’est pas seulement parce que l’autre, dans sa corporéité, est absent. La conscience de soi est modifiée en ceci que tous les investissements périphériques semblent être supprimés. Ne subsistent que ceux nécessaires à l’activité : le regard, fixé sur l’écran, et les mains, pour la frappe au clavier. L’environnement, au-delà de l’écran, s’estompe. Le Moi dispose ainsi d’une grande quantité d’énergie qui viennent sur-investir les pensées conscientes et pré-conscientes, leur donnant un poids et une saveur qu’ils n’ont pas habituellement.

Les psychanalystes d’enfants connaissent une situation similaire : celle ou l’enfant dessine, généralement immobile et silencieux. On trouve le même circuit pulsionnel que donne A. ANZIEU à propos du dessin : «(…) le maintien par la main de l’instrument du dessin, participe au plaisir de porter une marque des ressentis émotionnels. Le regard contrôle le mouvement, comme un précurseur du sur-moi qui va, par la suite, veiller sur la production anale et ses ressentis organiques et affectifs. L’œil, dans le processus du dessin, est le représentant des contrôles moïques de l’expression pulsionnelle liée au plaisir. En même temps, il participe du contrôle sur-moïque lié à la possession de l’objet interne et à la maîtrise exercée sur lui. » Annie ANZIEU, in Le travail du dessin en psychothérapie de l’enfant

Il y a cependant trois différences majeures. La première est que l’internaute n’est pas aussi libre de sa créativité que l’enfant. Les formes qu’il produit sont pré-déterminées par le logiciel qu’il utilise et/ou les codes et signes qui lui ont été transmis. La seconde est que le mouvement de la main n’a plus qu’un très lointain rapport avec ce qui apparaît sur l’écran. La troisième, qui me semble être la plus importante, est la dissociation entre la main et l’œil. En effet, pour être un bon joueur, ou un bon dactylographe, il ne faut pas regarder ses mains, mais l’écran. C’est-à-dire que contrairement à ce qui se passe dans le dessin, le lieu de production et le produit sont distant l’un de l’autre. Cette délocalisation conduit à cette situation étrange que le contrôle moique et sur-moïque de l’œil dont parle A.ANZIEU s’exerce loin des lieux de production du plaisir.

Le reflux des investissements périphériques se fait au détriment de la saisie de la réalité et à l’avantage de la réalité psychique. C’est ce qui fait peser cette menace de confusion : perte de limites avec le monde extérieur, confusion du Moi avec ses objets internes, ou des différents objets internes, et ce d’autant plus que l’autre se prête assez complaisamment a toutes les projections. Contre cette menace de confusion s’établit un travail d’identification – qui dit quoi,et à qui – et de différenciation pour permettre à l’autre d’exister et de ne pas être seulement un reflet des projections

La textualité. La plus grande part des échanges sur Internet se fait via l’écrit. Il s’agit d’une sorte d’oralité écrite avec des inventions typographiques pour évoquer des émotions ou des mimiques faciales ou gestuelles. L’inventivité de quelques uns, la transmission réussie de ce qui a été ainsi fait au plus grand nombre a ainsi permis de réintroduire l’image du corps dans un environnement où cela était pourtant difficile. Le cyberspace opère une sorte de renversement en éclipsant ce qui était visible (les corps) et en donnant à voir ce qui était subtil (les échanges)

La souplesse des identités [labilité des identifications]. Sur Internet, chacun est libre de prendre l’identité qu’il souhaite et même autant d’identités qu’il souhaite ou qu’il peut en multipliant les pseudonymes. Dans la pratique, les internautes n’utilisent en général qu’une seule identité à la fois – la gestion de plusieurs pseudonymes dans le même lieu est un art extrêmement difficile. Cette caractéristique du cyberspace permet à chacun d’explorer des fantasmes narcissiques : être à soi-même son propre parent, ou bisexuels : être de l’autre sexe. Cela peut aussi être dire du point de vue d’un Autre ou encore mettre en jeu le fantasme de ne compter pour rien dans les échanges en ne participant plus à la vie du groupe ou encore, dans les chats graphiques, en se faisant représenter par un point ou un espace et en le masquant derrière un autre avatar. Dans ce dernier cas, on a parfois de belles illustrations cliniques qui vont du fantôme à de l’identification projective : la personne invisible prête alors ses mots à un autre avatar

Cette souplesse des identités, au sens où elle serait infinie, est un des fantasmes d’Internet, car en dernière analyse, le choix des identités que peut faire chacun est déterminé par sa dynamique inconsciente. C’est cette même dynamique inconsciente qui donne à chaque personnalité le style qui lui est propre, et qui transparaît dans les échanges faisant que finalement, une personne qui endosse des identités différentes dans un groupe ne tardera pas à être reconnue par son phrasé, ses fautes d’orthographes, sa façon de citer…bref par ce qui fait qu’il est lui et pas un autre.

L’altération des perceptions. Le retrait de l’investissement de la réalité immédiate, le surinvestissement de l’espace interne crée un état particulier que l’on peut rapprocher du dessin ou du jeu avec cette différence que dans le cyberspace met en cause un clivage profond entre la main et l’œil sans doute parce que la communication est médiatisée par l’ordinateur. Il est une autre différence : la dissociation que l’on trouve dans tous les environnements du cyberspace. Ce qu’un enfant de 4 ans illustrait joliment par « Quand je joue aux legos, je suis le roi, je suis Aragorn. Quand je joue à Praetorians, je suis partout »

SULER fait à ce niveau une comparaison entre l’espace de certains bavardoirs graphiques et l’espace du rêve car dans l’un comme dans l’autre les lois de la physique et de la logique sont abolies.

L’égalitarisme. L’égalitarisme est un des plus vieux aspects de l’Internet. Il est particulièrement mis en valeur dans les environnement WiKi où tout internaute peut écrire et effacer ce qu’il veut. Une encyclopédie en ligne, Wikipedia , est en cours d’élaboration en se basant sur cette simple règle. Certains ont même pu évoquer une « démocratie du net » en partant du fait que chacun était libre et pouvait exprimer ses idées. En fait, il en va sur Internet comme ailleurs : tous égaux, mais quelques uns un peu plus que d’autres. Et la différence se fait en fonction des compétences réelles et/ou supposées de chaque individu. Cette caractéristique marque bien l’aspect groupal d’Internet

Dans la plupart des cas, tout le monde sur Internet a la même chance de se faire entendre. Tout le monde, indépendamment du statut, de la richesse, de la race, du sexe etc. commence sur le même pied d’égalité. Certains appellent cela la « net démocratie ». Même si le statut d’un individu à l’extérieur du cyberspace a toujours un impact dans sa vie du cyberspace, il y a quelque vérité dans cet idéal de la net démocratie. Ce qui détermine votre influence sur les autres est votre compétence dans la communication (y compris les compétences à écrire), votre persévérance, la qualité de vos idées, et parfois vos connaissances techniques.

L’espace transcendé. Sur Internet, « loin » ne signifie rien. Le temps mis pour joindre des personnes ou des sites est peu significatif : ils sont accessibles, ou non. On peut aisément échanger avec des personnes qui se trouvent sur un autre continent… ou sur le pallier voisin. Dans un cas comme dans l’autre, cela ne fera pas de différence. L’espace, sur Internet, est des plus particulier : tout se passe comme si chaque point ou chaque individu était au voisinage immédiat des autres ; on peut passer de l’un à l’autre d’un clic de souris pour peu que l’on connaisse son adresse. Cela n’est pas sans faire penser à certains contes de fées ou à certains aspects de la pensée primitive : il suffit de connaître le nom d’un site pour le faire surgir sur son écran. Il suffit de posséder l’adresse e-mail de quelqu’un pour se transporter jusqu’à son ordinateur. Ces facilités ont conduit à l’édification de barrières de protection (pare-feu) et de fonctions de filtrages, qui équipent tous les programmes. La menace, pour l’utilisateur, est d’être submergé par de trop nombreux messages et, finalement, de manquer l’information pertinente. Il en est une autre : tous les contacts ne sont pas bienveillants : virus et « spams » et importuns [3] hantent les boites à lettres et les espaces de discussion. Le filtrage peut toucher concernant un type de message, un site, où un individu.[4] On a donc d’un coté Internet : un espace immense, contenant un nombre perçu comme infini d’objets, et de l’autre l’espace psychique de l’utilisateur vécu comme menacé d’être submergé par cet espacé ou perdu dans cet espace

L’extensibilité temporelle. Le temps connaît les mêmes distorsions que l’espace. Sur Internet, la rapidité de la transmission contraste avec la longueur que peut prendre les échanges. La discussion est englobée dans une enveloppe temporelle à la fois commune à tous ceux qui participent à la discussion et indépendante des coordonnées temporelles individuelles. Il y a un tempo spécifique à chacun sur Internet : certains répondent immédiatement aux messages qui leur sont adressés, d’autres mettent un temps plus ou moins long, tous prennent en compte ces variabilités individuelles. Ce qui peut varier, c’est le temps mis à répondre. Même dans les environnements où les individus sont présents en même temps (bavardoirs, messageries instantanées) la tolérance est grande vis-à-vis de ces temps morts.

Cette tolérance a pour principale fonction de protéger les internautes de la fantasmatisation teintée d’angoisse ou d’agressivité qui ne manque pas de se produire face au silence de l’autre. Pourquoi ne répond t il pas ? Ne suis-je pas aimable ? Que fait-il ? Ce sont ces temps morts qui font exister l’autre comme Autre, pouvant être appelé ailleurs, avoir d’autres préoccupations, désirs ou intérêts.

Dans le cyberspace, le temps a la curieuse propriété de pouvoir à la fois être grandement comprimé – ce sont les messageries instantanées, ou les bavardoirs, où il l’on répond du tac au tac – ou dilaté – ce sont principalement les pages web, ou il se distend dans jusqu’à effacer sa propre origine.

La multiplicité des contacts. Internet permet de multiplier contacts sociaux avec une remarquable facilité. Pour donner un ordre de grandeur, une liste de diffusion atteint facilement une cinquantaine d’individus et en un moins d’Internet, on peut facilement rencontrer un plus grand nombre de personnes que durant une vie entière. Si les contacts sont facilités, les ruptures le sont tout autant.  Le membre d’un groupe peut « disparaître » (c’est-à-dire ne plus poster de messages) du jour au lendemain sans aucune explications. La multiplication des contacts sociaux signifie la multiplication des investissements objectaux ce qui apporte pour chaque individu une surcharge de travail psychique. L’investissement de nouveaux objets, leur identification et leur différenciation, leur attribution de qualités en termes de « bon » ou « mauvais » ou plus secondarisés, n’est pas sans provoquer quelques réaménagements dans l’économie psychique de chacun. Ces autres multiples, en fonction des zones de fragilité des sujets, provoquent diffraction de l’image de soi, excitation, ou hémorragie narcissique.

La conservation des échanges. Sur Internet, les échanges sont des échanges de fichiers, ce qui fait qu’ils peuvent être conservés tels quels. Le terme utilisé est celui de « sauvegarde » ce qui souligne le risque de naufrage dans l’oubli de toute discussion. Les sites ou les personnes peuvent donc garder une mémoire précise de ce qui a été échangé. Internet assure là sa fonction principale qui est celle de dépôt et de conservation. Dans ce monde électronique, le temps n’a aucune prise sur ce qui a été déposé. Si ces dépôts ne subissent ni érosion, ni dégradation – sinon ils ne sont plus lisibles – l’utilisation qui peut en être faite varie. Ils permettent de revenir après-coup sur les échanges qui se sont produits, pour clarifier quiproquos et ambiguïtés. Ils peuvent également être adressé à un tiers, comme témoin ou complice – l’autre n’est pas, alors, au fait de cette transmission. Tous les internautes ne conservent pas tous leurs échanges – certains le font – mais que cela soit possible laisse très incertain le fait que quoi que ce soit puisse tomber dans l’oubli. Internet accueille et conserve tout de manière égale, ouvrant l’illusion que la trace de l’échange est l’échange. Du coté de l’internaute, cette caractéristiques est riche de gratifications narcissiques : tout ce qu’il produit est digne de valeur puisque conservé mais peut rapidement virer aux angoisses paranoïdes : tout ce qu’il produit peut lui être retourné avec de mauvaises intensions. Le cyberspace est vécu comme le lieu où la rencontre l’objet idéal (par exemple, exactement l’information qui était recherchée) est possible mais gênée par la pléthore d’objets dont certains sont dangereux, séducteurs, persécuteurs ou simplement indifférents. Les positions anales, avec les thèmes de conservation à des fins de fétichisation ou d’attaque, ou encore les thèmes de séparation de ce qui a été produit sont là particulièrement activées.

La casse matérielle ou logicielle.

L’ordinateur, ou les logiciels qui y sont installés, n’est pas un objet totalement fiable. Il peut tomber en panne, se mettre à fonctionner de façon erratique, des programmes ne plus être accessibles, l’environnement auquel on était habitué (paramètres d’affichage, papier peint etc) peut être modifié etc. La colère, voire la haine qui est éprouvée à ce moment face à une machine qui, par les projections, semble s’animer et tomber en panne toujours au plus mauvais moment donne une idée des processus qui sont en jeu dans la relation avec un ordinateur. Celui-ci donne un cadre permettant la communication avec autrui, et c’est la faillite de ce cadre qui provoque le sentiment de catastrophe.

On remarquera que dans les dix caractéristiques données par SULER, la réduction des sensations et l’altération des perceptions se chevauchent quelque peu et peuvent être ramenées sans peine au rapport de soi avec autrui ou la réalité que l’on peut nommer les frontières du Moi

La principale critique que l’on peut adresser au travail de SULER, c’est qu’il ne distingue pas Internet des idéologies qu’il produit et véhicule. Par exemple si, dans l’absolu, les contacts sont multipliables, dans la pratique, chaque individu correspond avec un nombre très limité de personnes. Il en est de même en ce qui concerne l’égalitarisme : si chacun peut prendre la parole, certains sont plus lus – parce que plus séduisants, pertinents, excitant etc. que d’autres. Il y a donc d’un coté l’idéologie, qui suit grosso modo des fantasmes de toute puissance, et de l’autre la réalité dont les frontières sont données par les limitations de chaque individu : limitations en termes de temps de connexion, d’investissement, de capacité à aimer et à haïr. Il serait intéressant de cerner de plus près comment s’interfacent cette idéologie, les individus ou les groupes d’individus, et le cyberspace.

Ces différentes caractéristiques induisent de la part de chaque internaute un travail pour maintenir son intégrité : sans la butée du corps de l’autre, avec ses contact multiples, avec la labilité des identifications qu’il offre, avec ce cadre qui parait sans fond quant au temps ou à l’espace, le cyberspace offre de nombreuses occasion de confusion ou de pertes de limites. Il offre aussi des possibilités de délégation et de dérivation : la conservation des échanges qui permet le dépôt en est une illustration. La possibilité pour chacun de retourner dans l’anonymat et l’indifférenciation afin de s’y restaurer en est une autre.

L’une et l’autre sont liés, en ce sens que la figure de l’individu émerge toujours d’un fond d’indifférencié. Dans le cyberspace comme ailleurs, à chaque fois qu’un individu veut s’exprimer en son nom propre – quand bien même ce nom serait un pseudonyme – il le fait en prenant appui sur ce fond d’indifférencié que constituent tous les autres même que lui. L’égalitarisme aide d’ailleurs à constituer ce fond commun, à partir duquel les individus vont pouvoir émerger. Ce qui est ainsi déposé a valeur de décharge : l’individu se débarrasse de ce qui l’encombre. Il peut aussi d’agir d’un dépôt comme attente de réalisation ou mise à l’abri [5] (KAES, 2000). Le dépôt peut-être aussi une sorte de placement ; le déposant attendant que son dépôt fasse l’objet d’un travail d’interprétation de la part des autres et lui soit restitué sous une forme qu’il pourra lui-même mieux intégrer. Cette mise en jeu, qui peut être plus ou moins consciente, a un aspect libidinal, agressif ou narcissique, et comporte toujours un risque pour le sujet.

Ce qui se dessine, ce sont les contours d’une psychologie des groupes. On en arrive à ceci : un internaute seul, cela n’existe pas. L’internaute se comporte devant Internet comme l’individu devant le groupe ; il y éprouve les mêmes craintes, les mêmes attentes vis-à-vis d’un environnement perçu comme soutien ou danger. Les perceptions qu’il a de lui et des autres sont médiatisées par les caractéristiques réelles de l’environnement dans lequel il évolue. Elles conduisent l’internaute à deux impératifs. 1. Le maintien de son intégrité, attaquée par l’absence des repères sensoriels habituels, l’absence du corps de l’autre, la multiplication des contact et les possibilités de changement d’identité. 2. L’émergence, comme sujet unique, mais également en lien avec d’autres, d’un fond syncrétique et indifférencié


[1] Michel Foucault, Dits et écrits 1984 ,” Des espaces autres ” (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), Architecture, Mouvement, Continuité, n ” 5, octobre 1984, pp. 46-49.

[2] SULER, J. (2002). The basic psychological features of cyberspace. In The Psychology of Cyberspace, www.rider.edu/SULER/psycyber/basicfeat.html (article orig. pub. 1996)

[3] Les spams sont des courriers non sollicités, généralement des propositions commerciales. Le nom viendrait des rations militaires, que les recrues reçoivent, qu’elles le souhaitent ou non et dont le goût est peu apprécié.

[4] Ainsi, deux individus du même groupe, avec des règles de filtrage différentes, peuvent être face à un paysage différent.

[5] Certains sites qui proposent de l’espace disque aux internautes réalisent explicitement cette fonction. Chaque internaute peut y déposer ses fichiers pour les mettre à l’abris des pannes de son matériel personnel et, s’il le souhaite, les partager avec d’autres.

Images tactiles

Microsoft vient de présenter un nouveau dispositif qui permet de transformer n’importe quelle surface en surface tactile. L’ensemble serait à un prix abordable si on le compare au magnifique mais très onéreux Surface, L’arrivée de tels dispositifs montre que nous sommes en train de nous séparer de notre souris qui nous accompagne depuis le premier bricolage de Doug Engelbart en 1963 et qu’elle se popularise dans les années 80.

Le fait d’aller vers une interaction toujours plus grande entre l’oeil et la main provoque une sensation d’immersion croissante et va modifier profondément notre rapport aux mondes numériques

 

 

 

Via Techcrunh.fr

Le propre de l’Homme.

Ce qui est propre à l’homme, c’est donc la vie de l’esprit, puisque  l’esprit constitue essentiellement l’homme.”Aristote, Ethique à Nicomaque.

 Pourquoi la question de la nature humaine revient-elle aujourd’hui au premier plan de la réflexion philosophique, par exemple dans le dernier livre de J.M.Schaeffer: « La fin de l’exception humaine»?

 La réponse est inscrite dans cet extrait du très officiel Rapport Dupuy (Les nanotechnologies : éthique et prospective industrielle-2004)

 «Le Comité européen d’éthique a inscrit à son programme 2004 les questions éthiques soulevées par le développement des nouveaux moyens de communication et d’information et les nanotechnologies. Selon ce comité, la modification du concept d’identité de l’être humain sera au coeur des débats, en tenant compte des perspectives ouvertes par de nouvelles interfaces, non invasives et biocompatibles apportées par les nanotechnologies, entre l’homme et la machine.

 Ces préoccupations rejoignent les priorités des appels d’offres de la Commission européenne dans le domaine des concepts du futur dans le programme NEST. A côté de la complexité dans la science et de la biologie de synthèse, ce programme identifie une troisième priorité qui se réfère aux sciences cognitives en rapport avec le progrès technologique, avec ce libellé singulier « Que signifie être humain ? ».

 Prenant acte de la NNI et des avancées financées notamment par la DARPA, il tente de stimuler les recherches en ce domaine tout en adoptant une approche prudente lorsqu’il s’agit d’appréhender le fonctionnement du cerveau dans ses dimensions relationnelles et émotionnelles.»

 Ainsi, à partir du moment où notre identité doit être «définie» par une institution, il serait pour le moins étrange que la philosophie  fasse silence sur ce «thème»!

 Même s’il s’agit d’un éternel retour des anticipations foucaldiennes, la nature  humaine fait l’objet de pas mal de textes.(1)

 Quelques pensées relevées ça et là dans mes lectures dont le premier exemple : Habermas, «L’avenir de la nature humaine, vers un eugénisme libéral ?» publié chez Gallimard en 2001. Habermas,(2) s’éloignant de la question controversée du rapport à la vie humaine embryonnaire l’inclut dans  une problématique plus générale.

 «Ce n’est pas la culture qui n’est nulle part la même, qui est concernée, mais l’image que les différentes cultures se font de l’ «Homme» qui, lui, en revanche, - dans son universalité anthropologique -est partout le même». «Ce que nous percevons des développements de la technologie génétique, et qui nous les fait craindre, porte atteinte à l’image que nous nous étions constitués de nous-mêmes en tant que nous participons de cet être culturel, d’essence générique, qu’est l’Homme…»

 La technicisation de la nature humaine provoque donc une transformation de la compréhension que nous avons de nous-mêmes et ce que le philosophe nomme la «dédifférenciation» par la biotechnologie des distinctions catégoriales que nous pensions invariante : «…tout cela ébranle tout de même les distinctions catégoriales entre le subjectif et l’objectif entre ce qui croit naturellement et ce qui est fabriqué dans des régions qui jusqu’ici n’étaient pas à notre disposition. (…)»(3)

 A partir de ce questionnement, Habermas pense que ce qui est en jeu, c’est la modification d’une éthique de l’espèce: nous ne pouvons plus nous comprendre «comme des êtres éthiquement libres et moralement égaux s’orientant au moyen de normes et de raison» (4).La seule solution étant de débattre des limites dans lesquelles contenir un eugénisme négatif, visant sans ambiguïté à épargner le développement de certaines malformations graves pour préserver la liberté.

 Les représentations naturalistes de l’homme qu’elles soient exprimées dans la langue de la physique, de la neurologie ou de la biologie de l’évolution sont déjà depuis longtemps en concurrence avec les images classiques de l’homme exprimées par la religion et la métaphysique.

 Habermas est conscient du fait que cette façon de poser les problèmes reste limitée à quelques pays européens. La pensée anglo-saxonne ne se pose pas ces problèmes, il s’agit seulement de shopping in the genetic supermarket.

 Perspective claire dans son pessimisme et dans ses postulats humanistes universalistes!

 Tel est bien l’humanisme auquel s’attaquait Sloterjick en 1999, d’ailleurs, il semblerait que le texte «Règles pour un Parc humain» soit fondamentalement en forme de pied de nez au Vieux philosophe humanisto-marxiste Habermas , débat germano-germanique sur fond de nazisme mal digéré, mais peu importe ici…

 Sloterjick fait semblant de critiquer le seul Heidegger mais il cible l’ensemble de l’humanisme et tout particulièrement en s’attaquant à la fin des lettrés « des bases de l’amitié, des valeurs communes entre érudits européens», c’est «l’espace communicationnel» base de  l’universalisme humaniste habermassien qui est ridiculisé.

Il faut, selon Sloterjick , à la suite de Platon et de Nietzsche, faire émerger l’impensé de l’humanisme : l’élevage.

«Lorsque Nietzsche parle du surhomme, il pense à une époque bien au-delà du présent [HYPERLINK “http://multitudes.samizdat.net/spip.php?article1064#nb10%23nb10″10], il prend la mesure du processus millénaire au long duquel s’est opérée la production de l’homme au moyen d’un entrelacs d’élevage, d’apprivoisement et d’éducation, dans une usine qui a su se rendre presque invisible et qui, sous prétexte d’éduquer, ne visait qu’à domestiquer

 Dans ce contexte, l’humanisme n’est pas la bonne technique ! Aujourd’hui les modifications génétiques conduisent à se poser la question de l’élevage, du Parc, et de ses règles avec acuité.

 « Mais on sait que les refus, les démissions sont condamnés à la stérilité: il faudrait donc, à l’avenir, jouer le jeu activement et formuler un code des anthropo-technologies. Un tel code modifierait rétrospectivement la signification de l’humanisme classique, car il montrerait que l’humanitas n’est pas seulement l’amitié de l’homme avec l’homme, mais qu’elle implique aussi - et de manière de plus en plus explicite - que l’homme représente la vis maior pour l’homme

Ce que je note dans cette dernière phrase c’est la similitude néo-kantienne avec la leçon habermassienne , le maître mot étant : il faut, il faudrait.

C’est d’ailleurs, finalement, aussi le message de JM. Schaeffer. Le philosophe français, en 2007, dans «La fin de l’exception humaine» veut établir un bilan de l’idéologie contemporaine pour en finir avec la suprématie du sujet, et il voit dans ce dualisme maintenu, cet essentialisme, une conception gnoséocentrique de l’être humain assortis d’un idéal cognitif anti-naturaliste l’expression de ce qu’il nomme la «Thèse de l’exception humaine». Anthropocentrisme, téléologisme et essentialisme : cette trinité postule l’universalité d’un sujet radicalement autonome et fondateur de son propre être.

 JMS est partisan d’un «naturalisme biologique» postulant que l’homme n’a pas une nature mais qu’il est une nature, un être de part en part biologique. Sa perspective se veut anti-essentialiste, anti-finaliste et égalitaire quant au statut de l’homme parmi les autres espèces vivantes. Considérer que la culture, le social sont des faits biologiques n’implique, d’après lui, aucun réductionnisme .Ils font partie du biogramme de l’espèce humaine  et ne sont donc pas réductible à d’autres niveaux de ce biogramme, il adopte une théorie de l’autoréférentialité des faits sociaux.

 Pourtant, malgré l’évidence des savoirs empiriques, l’Homme n’a pas «disparu comme à la limite de la mer un visage de sable» comme le suggérait Michel Foucault en 1966(5), il hante philosophie et sciences « humaines », en proie à un indécent!«laisser aller ontologique» ( par exemple les catégories de normes, nation, Etat, ) mises à part quelques sciences bien pensantes: éthologie, psychologie cognitive, neurobiologie….

 Après 342 pages de cette minutieuse argumentation (d’où ma perplexité, où JMS voulait-il conduire son lecteur?), le philosophe révèle ses intentions dans le dernier chapitre intitulé joliment : «Ouverture, états conscients, connaissance et visions du monde»

 1. Concernant la conscience, il reprend la position de Searle: «seuls les travaux des biologistes, des neuro-psychologues, etc…pourront réellement «résoudre» le problème des états conscients».et plus loin « si les réflexions développées ici sont correctes, les progrès actuels des neurosciences et de la psychologie risquent à plus ou moins brève échéance de rendre obsolète le fonctionnalisme de l’ontologie du sujet».

2. Quant aux visions du monde ontologisante, néo-humaniste, et spécifiquement occidentales ( voir François Jullien (6)) qui s’affrontent aujourd’hui aux savoirs empiriques, elles correspondent à un besoin «de vivre dans un monde doté de sens». Les savoirs déstabilisent de plus en plus nos croyances jusqu’à «toucher notre identité personnelle» et ont par réaction emballé la machine à fabriquer des croyances. Mais réitérant la critique kantienne, JMS fonde les savoirs empiriques et les distingue de la vision du monde, nécessaire, au moins de façon transitoire. Bel exemple d’un néo-kantisme dont pourtant il se défend! Il faut bien croire!

 Somme toute, l’ensemble de ces textes ne me semble pas aller assez loin et ne prend pas en charge une véritable réflexion sur l’homme. Je reprendrai deux phrases : celle de Hottois (7)( cité par Moiseeff).

La dynamique technicienne est, au sens le plus profond la tentation du possible, sans frein ni limites, ni interdit d’aucune sorte. Ceci comporte l’affirmation d’une liberté radicale et abyssale, dépourvue de tout fondement (même formel ou présomptif). Une liberté proprement nihiliste.”.

La pensée philosophique recule devant ce potentiel nihiliste de la technoscience et se contente de psalmodier les versets éthiques: «il faut», « il faudra»… Il faut surtout penser au présent! Et assumer la transformation du monde.

La seconde phrase est signée Foucault,  je n’ai pas les termes exacts, l’homme est à inventer…

Notes

1. D’autres exemples: L. Ferry et J.-D. Vincent, Qu’est ce que l’homme, Odile Jacob, Paris, 2000. ici pas d’exhaustivité

 2.Cité dans l’article de Moisseff page 2 « Les progrès réels fulgurants de la biotechnologie lui permettent, pour l’heure, de modifier son génome ou de créer des chimères, espèces hybrides transgéniques. D’où la multiplication des mises en garde de maints auteurs (voir, entre autres, Rieusset-Lemarié 1999, Habermas 2001, Fukuyama 2002) attisées par ceux qui appellent de leur vœu l’avènement futur, toujours jugé plus proche, du post-humain, en une forme de messianisme renouvelé (Sussan ibidem), et contrebalancées par ceux qui essaient d’adopter une attitude plus tempérée (Hottois Ibidem, Lecourt 2003, Goffette 2006), tandis que d’autres encore, revisitant tout en les critiquant les positions de Heidegger et de Nietzsche, jugent cette évolution inéluctable sans en faire nécessairement une apologie forcenée (Sloterdijk 1999, Dufour 1999).»

 3. Vers un eugénisme libéral, page 64

 4. Idem,

 5. Son archéologie du savoir détermine un en-deça des sciences et des philosophies, trois  épistémés: Renaissance, Age classique et époque moderne[1] . L’Homme n’occupe aucune place dans les deux premières épistémès. La culture est alors occupée par Dieu, le monde, la ressemblance des choses, les lois de l’espace, le corps, les passions ou l’imagination. Michel Foucault montre que le XIXème siècle a voulu dans un grand mythe eschatologique faire« de l’homme un objet de connaissance pour que l’homme puisse devenir sujet de sa propre liberté et de sa propre existence». Mais, à mesure que l’on déployait ces investigations, «ce fameux homme, cette nature humaine ou cette essence humaine ou propre de l’homme, on ne l’a jamais trouvée

 6. Pensée d’un dehors (La Chine), Seuil 2000.Jullien invite les Occidentaux à revisiter leurs catégories, en particulier le rapport nature/culture.

 7. G. Hottois cité par T. De Koninck in De la dignité humaine, op. cit., p. 24.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je(u) en ligne

Fred Cazzava a donné deux jolis schémas de l’identité numérique. L’idée générale est que l’identité se décline en autant de lieux ad hoc : les sites professionnels (linkedin, viadeo),  diront ce que je fais, les sites de publication(flickr, delicious) ce que je fais etc. Il est inspiré du schéma de Leafar  qui est intéressant puisqu’il commence par un rêve : celui d’une identité (enfin ?) rassemblée, totale, d’une identité ou tout serait parfaitement en lien, ou les plaisirs et les travaux, le privé et le public entreraient dans un cycle harmonieux. On le comparera à l’essai de typologie du web 2.0 d’InternetActu. Toutes ces cartes montrent la difficulté à donner une vue satisfaisante de tous les usages de l’internet. Par exemple, l’ “identité narrative” peut aussi bien être en jeu sur un blog dans dans un MMO

  image

Partant de la carte de Fred Cazzava Genevieve Lombard fait la remarque suivante :

 

[Le] relevé systématique des traces historiques écrites et leur mise en circulation numérisée, s’il ne peut pas accroître notre bagage de souvenirs personnels, accroît le nombre et l’étendue temporelle de données qui nous concernent personnellement et que pourtant, nous ne soupçonnions même pas :il fait à notre place un travail de généalogie par exemple . Et d’autres activités web peuvent ainsi pointer vers nous et nous rattacher à un ensemble de données sans que nous en ayons la moindre idée.

 

Voilà donc que les mondes numériques redisposent, que l’on en ait conscience ou pas, notre passé historique. Genevieve Lombard propose une expérience. Chacun l’aura sans doute déjà faite, mais ce qui est intéressant c’est de mettre en commun les points de vue et les comparer : faire une recherche google sur son prénon+nom dans la recherche générale, sur les images, les newsgroups, les blogs et les livres

 

Le web

Premier résultat : ePsychologie. Puis vient une référence à Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines, et une autre a psyapsy.org. Enfin, dernier résultat de la page, une FAQ sur La consultation psychologique de l’enfant que je n’ai jamais pu mettre à jour du fait du fait du silence maintenu de l’équipe de fr-chartes.

 

Les images

Les deux images retournées par Google pointent sur la même page de aecom. On peut y voir une vidéo dans laquelle je réponds à quelques questions sur les groupes en ligne. C’est l’une des rares images de moi que l’on peut trouver sur le réseau.

 

Les newsgroups

Le rachat de dejanews par google, et sa politique de création de groupes de discussion qui miment les groupes usenet brouillent beaucoup les cartes. Des années passées sur Usenet, il ne reste rien. Seule subsiste une mention au Google group Avatar créé par l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines pour son séminaire Avatar. Cependant, on peut retrouver des traces de cette première vie numérique, et donc de cette première identité en ligne, en passant par les critères de recherche avancée.

 

Les blogs

Sur les blogs, ePsychologie apparaît encore en tête des réponses. On trouve encore des liens d’aecom et de jisee via psychoring deux ‘web buddies’ - étonnant que ce soit l’anglais qui s’insère ici. Mais on trouve aussi d’autres Yann, d’autres Leroux, et en creusant un peu, je ne doute pas que l’on trouvera d’autres Yann Leroux

 

Livres

Un résultat. Il s’agit de la revue Psychologie clinique qui a publié un compte rendu de congrès que j’ai écrit. C’est un texte que j’aime bien parce qu’il marque un tournant. C’est sans doute là que j’ai commencé à prendre conscience que j’aimais écrire des choses. La publication s’est faite comme j’aime : a la web. Le texte a eté envoyé sur des mailing lists et Olivier Douville m’a demandé s’il pouvait le publier dans Psychologie Clinique

 

 

Voilà donc quelques éléments, quelques “briques” de mon identité en ligne.  Il faudrait y ajouter mes comptes Flickr, Dailymotion et Youtube et surtout del.icio.us qui permettent de ce que j’ai jugé remarquable lors de mes navigations sur le web. Il existe également des moteurs spécialisés comme Spock ou Viadeo mais leurs résultats restent encore décevants. Spock donne lieu à une surprise : la recherche “psychanalyste” renvoit comme résultat Marianne Ronvaux, une vieille connaissance des Yahoo! groupes !

 

Mais s’agit il là d’identité ? Toutes ces pages renvoyées par Google, est-ce là ce que l’on peut appeler une identité en ligne ? Ne vaudrait-il pas mieux parler de traces ? Ce qui fait une identité, c’est à la fois ce que l’on ne partage pas avec les autres, ce que l’on a en propre, et ce que l’on partage avec d’autres, ce que l’on a en commun. Ce que j’ai en propre, sur l’Internet, c’est mon adresse e-mail, mon adresse I.P. et, parfois, mon avatar. Il s’y rajoute depuis l’invention de l’OpenId, le ou les blogs que je gère. Ce que j’ai en commun avec d’autres, cela peut être mon nom (il y a par exemple plus d’un Yann Leroux sur FaceBook; dans les jeux, il est d’usage de mettre le nom de son groupe ou de sa guilde entre crochets avant son nom, par ex. [aAa] KaRa); c’est aussi le suffixe de mon adresse mail, ou de l’adresse de mon blog (on est @laposte.net ou hébergé à l’adresse foobar.blogger.com)

 

Si les recherches Google ne donnent pas à proprement parler mon identité, elles permettent de m’identifier. Elles disent ce que je fais, et ce que j’ai fait par le passé. Elle permettent de lier l’objet de la requête à des domaines. La psychanalyse, l’OMNSH, la psychologie de l’enfant, AEC, les groupes en ligne., voilà quelques objets d’intérêt de Yann Leroux

Francis Pisani tient depuis quelques années Transnet, un blog à l’adresse http://pisani.blog.lemonde.fr/. Il vient de publier avec Dominique Piolet Comment le web change le monde, l’alchimie des multitudes

Il est un fin connaisseur des mondes numériques dont il a suivit l’évolution des premiers développements du web jusqu’aux transformations rapides de ce que l’on a appelé le Web 2.0

– Dans un temps déjà lointain, mais peut-être pas fondamentalement révolu, une partie infime de nous voyageait avec le courrier. Le timbre était humecté avant d’être oblitéré et la lettre parvenait ainsi chargée de nos humeurs à son destinataire.
Les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) modifient en profondeur les repères humains et toutes les composantes de l’échange et de l’environnement. Les invariants s’en trouvent bousculés. Ces transformations influencent l’information, l’écriture et la lecture de l’outil le plus ancien que l’homme a mis au point pour construire et diffuser la connaissance : le texte. Elles transforment la communication : de nouveaux types de relations à l’autre, au groupe et à soi apparaissent. La fuite en avant déterminée par le nouveau médium résonne avec le fonctionnement de notre société dans laquelle un événement pousse rapidement l’autre hors du champ de la conscience. Lire des textes sur l’écran de l’ordinateur s’avère un exercice souvent trop lisse pour les retenir. Seule leur impression permet de les annoter, c’est-à-dire de leur coller une empreinte physique, singulière qui facilite alors leur mémorisation. Devant nos écrans, interface ni totalement abstraite, ni réellement concrète, nous consultons nos mails, cherchons des informations sur l’Internet, et survolons les forums et blogs en nombre pléthorique. Comment l’inscription dans la mémoire de cette immense possibilité de savoir peut-elle se réaliser ? Comment en arrêter le cours ? Comment fixer, retenir ce qui s’écoule ? De toute évidence, la mémoire nécessite un minimum d’investissement corporel dont les nouvelles pratiques liées à la technologie numérique semblent s’affranchir. Quelles modifications cela entraîne-t-il sur nos capacités de penser ? Sainte Thérèse disait à propos de ses expériences : « Pour le croire, il faut l’avoir éprouvé. »

*

Sur le chemin qui mène de Delphes à Thèbes, près de l’embranchement pour Distomon, le carrefour Triodos – des trois routes – donna à Œdipe, venu à pied de Delphes, l’occasion de tuer Laïos, son père, qui s’y rendait en char. Aujourd’hui, cette bifurcation n’est toujours pas équipée de feux de signalisation ni de rond-point. Un garage Mercedes-Benz s’est installé là, en contrebas d’un vieux tronçon de route désaffecté, sans début ni fin.
Apollon aimait Sibylle et lui proposa d’exaucer le premier vœu qu’elle formulerait. Elle demanda une longue vie, oubliant de préciser en même temps la jeunesse. Le dieu la lui offrit, en échange de sa virginité, mais elle refusa. Vieillissante, elle devint de plus en plus petite et desséchée, finit cigale, suspendue dans une cage au milieu du temple d’Apollon à Cumes (carte Michelin n° 988, pli 27).

Atlas, frère de Prométhée, pétrifié par la tête de Méduse que brandit Persée devant lui, se transforme en montagne. « Sa barbe et ses cheveux se changent en forêts, ses épaules et ses mains sont des crêtes ; ce qui fut auparavant sa tête est la cime, au sommet de la montagne ; ses os deviennent rochers. Alors, ses proportions accrues en tous sens, il grandit démesurément et le ciel, dans toute son étendue, avec tous ses astres, reposa sur lui », dit Ovide. Actuellement, il culmine au djebel Toubkal, à 4 165 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Artémis, aussitôt née, aida sa mère Léto à la délivrance de son frère Apollon sur l’île flottante de Délos. L’île fut alors définitivement fixée par 37°20’N – 25°15’E, et personne ne fut plus autorisé à y naître ni à y mourir.

Ces quelques extraits disent l’importance de la topographie comme inscription physique dans la construction de la mythologie. Ils disent aussi la permanence du lien qui unit dans la diachronie les humains. Le temps passe lentement : un quotidien du 21 mars 1996 titre : « Les maires de Sparte et d’Athènes ont signé vendredi, à Sparte, le traité qui met fin officiellement à la guerre du Péloponnèse [431-404 av. J.-C.]. ». Voyager autour de la Grèce nous rapproche de ce qui nous constitue et nous donne la mesure de ce qui demeure. Les noms des lieux sont restés inchangés depuis leur origine, et c’est avec le corps que l’on peut les appréhender. Il est ainsi possible d’éprouver la réalité concrète des mythes en emboîtant le pas des héros. Le plaisir de penser, de faire des liens se mêle alors à un plaisir présentifié de la perception corporelle.
Si la transmission des mythes perdure, c’est, bien sûr, parce que les désirs humains, immuables, continuent de les animer. La lecture de ces récits entraîne une adhésion, chacun pouvant reconnaître dans les aventures des héros des mouvements internes plus ou moins familiers. L’organisation paradigmatique des errements et actes héroïques opère alors comme une trame conjonctive, support des mouvements désordonnés intrapsychiques. Cependant il existe différents plans de perception de nos mythes et l’abord topographique de la mythologie grecque génère, dans sa concrétude, un cheminement spécifique.
La préoccupation de Schliemann, Dörpfeld, Victor Bérard à localiser les aventures des héros homériques était peut-être inscrite dans une autre temporalité. Mais ces questions – où se situent Mycènes, Troie, Ithaque ? – ne sont-elles pas issues de nos éternelles interrogations sur la sexualité infantile ? Et les réponses avancées ne nous permettent-elles pas de prolonger nos insatiables questionnements ? Les hypothèses géographiques autorisent ainsi de poursuivre le fil de l’histoire.
Au début du siècle dernier, Victor Bérard a donné une réalité au voyage d’Ulysse. Confrontant les récits, cartes, portulans, il a défendu l’idée que le texte de l’Odyssée s’ancrait dans une géographie précise. En compagnie de Fred Boissonnas, photographe, il s’est embarqué sur les traces d’Ulysse, en confrontant ses hypothèses aux reliefs et paysages, en localisant chaque épisode du retour. On peut ainsi dire : « Ah oui, je vois ! » Qu’importent les controverses ? Calypso près des Colonnes d’Hercule, les Phéaciens et Alkinoos sur l’île de Corfou, les Lotophages à Djerba, Polyphème aux îles Éoliennes, les Lestrigons entre Corse et Sardaigne, Circé dans les Champs Phlégréens et Charybde et Scylla à leur place. Si chacun y trouve la sienne, le repérage en devient plus aisé. N’y gagne-t-on pas du côté de la représentation sans pour autant verser du côté de l’idolâtrie?
Nos pensées se nourrissent de perceptions, notre mémoire de liens. Pour retenir leurs textes les comédiens utilisent des repères sur le plateau, des positions, des modifications d’éclairage, en somme des perceptions corporelles. Les aèdes qui pouvaient retenir des milliers de vers utilisaient les scansions de l’hexamètre, rythme musical créé par la mise en pied du texte. Dans son cours de littérature anglaise, Borges remarquait : « Dans tous les cas la poésie est antérieure à la prose. On dirait que l’homme chante avant de parler… Il ne faut pas oublier la vertu mnémotechnique du vers. »
Le livre est un objet dont nous entreprenons la lecture à travers des qualités physiques : son poids, sa souplesse, la qualité de son papier, l’odeur de son encre, sa typographie. La qualité de la lecture en dépend, et permet alors de l’annoter. 
Il y a dans nos investissements une intrication des différentes perceptions qui participe aux effets de mémorisation. La séparation entre fond et forme ne peut être que factuelle.
On raconte que Persée, après de nombreuses aventures fonda une ville qu’il appela Mycènes, en hommage au champignon mukenès qui, sur sa route, lui avait permis de découvrir une source désaltérante. Un lien entre corps et langage. ? Jean-Baptiste Roux

Depuis quelque temps, Google a mis au point la possibilité de visualiser le monde sur lequel nous vivons, dans sa totalité. Les différentes parties ont été numérisées à partir d’images satellites, certaines avec une précision telle qu’il est possible de percevoir les structures de maisons, détails de toitures, terrasses, piscines, etc.
Ce spectacle est d’autant plus fascinant qu’il fonctionne comme un miroir, sans besoin de médiation : -cela est- ce qui ne manque pas de poser un certain nombre de questions.
S’agit-il d’une évolution, dans la continuité d’un mode de représentation du monde ou bien ce nouveau visage est-il en rupture avec les données antérieures et participe-t-il de la révolution insidieuse liée aux NTIC ?

Depuis la plus haute Antiquité, l’homme a tenté de représenter ce sur quoi il vivait, ses limites ses dimensions, sa forme, sa position en fonction des repères solaires, lunaires, stellaires. C’est une des fonctions de la cartographie qui a pour but la conception, la préparation et la réalisation des cartes. Sa vocation est la représentation du monde sous une forme graphique et géométrique. En cela, elle répond à un besoin permanent de l’humanité qui est de conserver la mémoire des lieux.
Quelques repères :
Des tablettes d’argile montrent que, trente siècles avant J.-C., on s’efforçait déjà de représenter des contours et des itinéraires, et l’on pense que les premières ébauches de croquis cartographiques précédèrent l’invention de l’écriture
La sphéricité de la Terre fut imaginée vers 650 avant J.-C. par Thalès de Milet, puis affirmée par les pythagoriciens.
Au VIe siècle avant J.-C., Anaximandre et Hécatée ébauchent les premières cartes, centrées sur la Méditerranée.
Au IVe siècle avant J.-C., Dicéarque (347-285) invente la première construction géométrique en situant tous les points connus par rapport à l’axe ouest-est et à l’axe orthogonal, tous deux passant par Rhodes au 36e degré de latitude nord.
Au IIIe siècle, Ératosthène (275-194), bibliothécaire d’Alexandrie, exécute la première mesure de la circonférence terrestre avec une précision surprenante.
Puis Hipparque (190-125) inventa la première projection, lointain ancêtre de la projection de Mercator.
La cartographie grecque antique contient déjà toutes les notions fondamentales de la cartographie moderne : sphéricité de la Terre, coordonnées terrestres, systèmes de projection.
Puis la cartographie progressa en se développant au fur et à mesure des voyages, découvertes et inventions qui permirent une précision sans cesse accrue (astrolabe, boussole, sextant, pendules de précision).

Les données géographiques sont des constructions élaborées par la main de l’homme. Aujourd’hui encore même si les cartes sont dessinées avec assistance de l’ordinateur, elles demeurent singulières et interprétables. Chacune possède qualités, lacunes et imperfections. Il n’existe pas de carte parfaite…
Ce sont des représentations, au sens d’une figuration de l’absence, c’est-à-dire des inventions humaines pour répondre à une énigme.
Borgès rêvait de la carte parfaite, superposable à l’Empire à l’échelle 1/1…
La carte diffère de la réalité ; c’est une construction qu’il faut savoir « lire » plus que « voir » et sa grammaire dépend d’un contexte culturel. Ainsi la convention de placer le nord en haut est une donnée relativement récente.
Aujourd’hui encore même si le GPS permet de nous voir nous déplacer sur un écran d’ordinateur, c’est par le biais d’une interface cartographique.

Revenons à Google. Quand nous regardons l’image du monde qu’il nous propose, sommes-nous encore dans un système cartographique ?
Il ne paraît pas que l’image formée sur nos écrans d’ordinateur relève d’une représentation, mais plutôt du monde même, vu à la manière d’un télescope.
Au début du XVII° Galilée avait inventé une lunette qui grossissait six fois sans déformation. Il ne s’agissait pas d’une représentation, mais d’une image agrandie. De la même façon, une image issue d’un microscope ne constitue pas une représentation.
Ce qui différencie donc ces deux séries d’images réside dans la manière dont l’homme intervient pour les réaliser :
-d’un côté l’homme construit des appareils (lunettes, satellites, ordinateurs) qui permettent de visualiser le monde. L’image ainsi produite résulte d’une opération métonymique, acheiropoïète : l’image n’est pas directement construite par la main de l’homme, elle préexiste à son intervention.
-de l’autre, l’homme construit une représentation psychique du monde qui l’engage dans ses fonctions symboliques, fantasmatiques, corporelles et pulsionnelles : c’est alors une opération métaphorique.

Il y a un plaisir à penser, à construire des représentations pour faire face aux énigmes, à résister à l’absence, au manque, à la perte.
L’homme se construit, sa pensée s’élabore parce que le monde est interrogation.

Il est probable que les NTIC vont modifier la façon dont l’homme aborde le monde et par là même transformer ses modes de représentation.
La manière dont l’homme se construit psychiquement dépend aussi de facteurs environnementaux. Les réponses fournies par l’internet vont très probablement bouleverser la façon dont s’organise notre questionnement.(cf. M. Blanchot. « La réponse est le malheur de la question.»)

Le téléphone portable, l’emploi de mails changent notre propre rapport à l’attente, à l’absence, à la satisfaction au temps et par là-même la manière dont psychiquement nous sommes capables d’appréhender le manque.
Comment notre rapport aux processus de sublimation en resterait-il inchangé ?

Il y a quelque temps, je m’interrogeais sur les modifications que pouvaient induire les nouveaux moyens de localisations par GPS. Par exemple, si l’homme sait à chaque instant oû il se situe, quel nouveau rapport va-t-il entretenir avec sa sensorialité, jusque-là à même de le renseigner ? Sans vouloir être plus darwinien que Freud, rappelons nous de son assertion sur la mise à distance d’une certaine sensorialité en rapport avec la découverte par l’homme de la station verticale.

Dans un proche avenir, la numérisation de notre terre sera devenue tellement précise que chacun de nous y sera reconnu et que nos allées et venues pourront êtres vus de tous en temps réel.( La prochaine génération de téléphone portable sera équipée de GPS.)

L’homme peut-il vivre dans une totale transparence, sans plus de territoire intime? Comment survivre quand il n’aura plus la possibilité même de se perdre ?
Que deviendra alors le Petit Poucet ?

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