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mai

Mai 2004
 

Du côté des traductions, je suis toujours à la recherche de "evocative object" et de "to think with" (1) pour ne pas me contenter de dire "penser avec". En cherchant, sur le Web, j'ai rencontré comme souvent quelque chose qui n'a rien à voir mais qui m'intéresse fortement : un réseau qui part d'un site de l' École Normale Supérieure :

http://barthes.ens.fr/

et qui est en liens avec plusieurs sites miroirs dont celui-ci :

http://translatio.ens.fr/miroir-nef/dico/

Celui-ci met à jour très bien et très joliment tout le vocabulaire de l'internet. Mais on peut remonter depuis ce site pour trouver les autres, tous plus intéressants les uns que les autres pour ceux qui s'intéressent à la fois aux mots et à l'internet.

Sur l'un, j'ai découvert (avec envie, il faut bien que je l'avoue..!) le mot "entrelien ", que je préfère de beaucoup au mot que j'ai "inventé" à la création d' icsweb (et qui a été reproduit depuis très souvent) : bibliolien...

(1) En lisant "La France freudienne ", je trouve cette formule : "ils trouvent que Lacan "c'est bon pour penser" (good to think with)"…
On trouve aussi dans ce livre le néologisme "percogiter" pour thinking through...

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La combinatoire 0,1 existe depuis Pythagore

Ce n'est pas sous cette forme que le nombre, le numérique, le (binaire) existent chez Pythagore. Les pythagoriciens, ayant découvert quelques merveilleuses propriétés des nombres, se sont mis à penser quelque chose du genre "tout est nombre" : c'est cette idée qui est en route depuis Pythagore et que nous connaissons de nos jours sous la forme de " la révolution numérique ". Dans mon esprit donc et je vais essayer d'être plus précise quand j'en parlerai, cette révolution numérique est en marche depuis Pythagore.
Le zéro comme tel ne fait pas partie des mathématiques grecques (traditionnellement on pense qu'il a été trouvé en Indes -300, donc après Pythagore, puis développé par la philosophie arabe et n'arrive que tardivement en Europe, au moyen-âge).
L'idée de "binaire" est essentielle dans la philosophie chinoise (-3000) et nous revient par Leibnitz, qui en a eu connaissance, et qui, lui, a développé l'idée du calcul universel (Dieu est mathématicien).
Plusieurs courants convergent (les uns purement mathématiques, les autres plus machiniques: tous les perfectionnements des machines à calculer, et là, l'histoire des techniques n'est pas directement parallèle à celle des maths..) pour aboutir à ce que nous vivons depuis l'existence des ordinateurs pour lesquels c'est la combinatoire 0,1 qui fonctionne à plein et développe ses potentialités et ses effets et à grande vitesse.

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Dans la suite de A.Green sur Winnicott, dans un vieux no 69 de L'ARC consacré à Winnicott :

"L'importance du jeu vient de ce que celui-ci est une forme de quête où le self se cherche lui mème. Mais si on veut se trouver, il faut prendre le risque de se perdre, jusqu'à parvenir à un état ou l'idée même de but disparaisse, pour que, de ce point originel mythique, une création subjective puisse advenir. L'interprétation de tels états rompt leur pouvoir maturatif. Se chercher peut être la seule forme d'existence possible, sans qu'on arrive jamais à se trouver. Telle est du moins la conclusion à laquelle semble aboutir Winnicott lorsqu'il écrit " Ce qui est naturel c'est de jouer, et le phénomène très sophistiqué du XXé siècle, c'est la psychanalyse"

Et plus loin sur la pensée paradoxale de Winnicott :

"L'expérience des limites, par l'espace potentiel qu'elle dégage, apporte une solution au problème difficile des contradictions entre objet interne et objet externe. L'objet transitionnel "est" et "n'est pas "; tel est le paradoxe central que nous devons apprendre à tolérer. Il faut y ajouter ce que Winnicott a écrit du phénomène transitionnel: "Ce n'est pas tant l'objet utilisé que l'utilisation de l'objet ". Déplacement qui rend compte de ce que l'investissement prime l'objet investi, mais aussi que c'est grâce à un certain type d'objets qu'un nouveau type d'investissement permet au self de s'actualiser" (A. Green).

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En ce qui concerne le texte de Green sur le double et l'absent dans la fonction de l'écriture

- Je me demandais si ce double pouvait devenir "apparent " dans la parole chez certains petits enfants qui ont un double imaginaire, auquel ils peuvent s'adresser, qui porte un nom et qui n'a pas directement une fonction de communication mais qui peut être un compagnon de jeu, un accompagnateur, un protecteur, et qui se situerait plutôt dans cette aire intermédiaire de Winnicott.
- Par ailleurs, j'ai trouvé une illustration du travail de deuil dans l'écriture dans le " Monde des livres " de vendredi dernier. Peter Handke, à l'occasion de la sortie de son dernier livre, " la perte de l'image " dit ceci : " On ne croit pas beaucoup à la fiction, de nos jours, on ne prend plus tellement ce risque. C'est vrai qu'elle peut être ridicule, mais quand ça marche, elle est infiniment plus forte que le commentaire ". Et le journaliste de poursuivre " Lui n'a pas eu le choix. Tout jeune, il s'est trouvé "tyrannisé" par le besoin de raconter une absence, celle des deux frères de sa mère, des Slovènes rattachés à l'armée du IIIe Reich et morts sur le front russe." - "J'ai rêvé qu'ils revenaient vivants et cela a été le départ du récit qui s'est déclenché en moi ".

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Avant cela je me demandais si nous n'avions pas fait « un arrêt sur image » avec effet de sidération, tant les contenus semblaient inhumains et exhibitionnistes. Le problème de la manipulation des images virtuelles demeure et nécessite donc beaucoup de prudence dans l'interprétation possible.
Mais il ne manque pas d'images de tortures ou de génocides dans ce monde. Et le refoulement ou l'oubli sont le plus souvent de mise. Seuls les événements rapportés ou les témoignages directs apportent ou non crédit aux images.
L'aide des philosophes me semble aussi bien précieuse.
Mais peut être chacun est-il occupé par les differents sujets à traiter ?

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Traverses - Images, représentation.

La décapitation de Nicholas Berg, qui était âgé de 26 ans, a été filmée en vidéo et diffusée sur un site web islamiste le 11 mai.
J’ai été très « secouée » par nos échanges sur cette terrible histoire, d’une part parce que j’avais l’intime conviction qu’il s’agissait d’une transgression supplémentaire dans les passages à la limite inhumains, et d’autre part parce que toutes sortes d’autres questions concernant la réalité, la virtualité, le mode de production des images se sont trouvés emmêlées d’une manière pour moi inextricable.
Ce qui m’a aidée à me remettre à penser autour de ça, ce fut l’émission « arrêt sur images » du dimanche qui a suivi. Beaucoup d’interventions très intéressantes mais surtout celles de Daniel Dayan (professeur de sociologie à l’IHESS, auteur de « La télévision cérémonielle »). J’en résume deux (de mémoire, car je n’ai pas réussi à trouver les archives de cette émission) :
-DD a montré qu’il ne s’agissait pas d’une exécution, mais d’un « abattage » (je pourrai vous expliquer pourquoi de vive voix).
Que cet abattage inverse en tous points la scène du « sacrifice d’Abraham ».
Que ce qui reste de Nicholas Berg - dans cette séquence vidéo- est (serait) un tas de viande (et non un homme mort) : une mise délibérée hors de l’humain aux yeux de tout le monde.(Je pense en arrière plan à toutes les « descente de croix » par lesquelles le « corps mort sacrifié » est montré non seulement « humain » mais « divin...)

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Traverses (suite) - Image, montage, leurre vérité.

Il y a plusieurs sites-web qui tentent de « démontrer » que cette vidéo est un pur montage.
On y retrouve des intervenants qui ont soutenu déjà que
-les américains n’ont pas marché sur la lune
-le pentagone a été détruit par les américains
(toutes ces « démonstrations » à l’aide de très minutieuses déconstructions d’images)
Il se passe donc pour cette vidéo de Nick Berg la même chose que pour les images du 11 septembre :
Cette vidéo ne serait pas le fait d’Al Quaïda, mais c’est un montage des Américains :
Deux versions des faits symétriques et opposés, qui fonctionnent d’autant mieux que l’on est devant de l’incroyable, et qu’il y a deux camps en présence.
Pendant que l’on « traite » ainsi cette vidéo, le fait qu’un homme ait perdu sa vie dans des conditions horribles se dilue, passe au second plan, devient un problème d’image comme par exemple au cinéma dans « blow up ».
Les glissements vers plus d’inhumanité sont ainsi « non pris en compte » et leur « nouveau degré d’atrocité » passe à l’as, ou est dénié...
De là il n’est que trop facile de passer à une forme de scepticisme généralisé : tout est manipulé : nous ne pouvons être sûrs de rien.
Cette hypothèse (déjà examinée par Platon avec le mythe de la caverne dans République, par Descartes dans le Discours et les Méditations avec le Malin Génie) trouve une forme d’apogée visuelle dans les films « matrix ». J’ai vu ces films... Je conseille la lecture de Matrix, machine philosophique, chez Ellipses, 6 textes de philosophes dont Alain Badiou. (Je lis aussi le News « matrix » où je vois avec plaisir les plus jeunes découvrir les problèmes métaphysiques que ces films mettent en circulation).
Les multiples strates de « simulation » en jeu dans « Matrix » dépassent tout ce que nous connaissions en matière de mise en doute, car -s’il y a bien des systèmes de différences entre l’intérieur de la matrix et ce qui n’est pas elle- il n’y a aucun « vrai » point de butée, pour savoir (d’une manière sûre ) où on est, ce qui se passe au juste, le sens de ce que l’on voit.
On sort de la caverne chez Platon (en laissant l’œil de notre âme regarder du bon coté) et du coup, on aperçoit tout le montage et la raison des illusions.
Le Malin Génie peut être remis à sa place de simple hypothèse limite, il y faut un choix ontologique tout de même, mais chez Descartes, ça marche.
Les trois films de Matrix ne proposent aucune véritable issue pour savoir ce qu’il en est de la réalité, de la vérité etc.., ni du pouvoir des machines et de l’avenir des hommes.
Mais si toute information est inextricablement emmêlée dans des leurres, alors il y a des conséquences... Nous risquons d’abandonner nos efforts de discernement et de culture là où justement ils seraient de plus en plus nécessaires…

Remarque :
Tout ce que je raconte dans cette "traverses "ne fonctionne que grâce au web :
-c’est sur le web que la première info concernant N.Berg est apparue d’abord sous forme de vidéo ; alors toute la presse n’a pas pu l’ignorer. Une info web fait instantanément le tour du monde.
-c ‘est parce qu’elle est encore sur l’Internet que les gens peuvent la critiquer, déconstruire les éléments, avertir les autres de leurs contestations
-parce qu’elle a été sur l’Internet, elle peut y rester toujours : téléchargée par les uns, transportée de site en site par les autres…etc. Elle est en quelque sorte ineffaçable.
C‘est là un autre paradoxe : info instantanée, mais beaucoup plus durable et disponible qu’une image télé, et même qu’un article de journal, qu’il faut aller rechercher dans une pile et qu’on ne retrouve pas toujours…

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« Au même instant, l’exécuteur lui assène sur la tête un coup qui fait jaillir la cervelle. Les femmes s’emparent alors du corps, le traînent auprès du feu, lui grattent la peau pour la blanchir et lui mettent un bâton dans le derrière pour que rien ne s’en échappe.
Lorsque la peau est bien grattée, un homme coupe les bras, et les jambes au-dessus du genou ( … ). On l’ouvre ensuite par le dos et on se partage les morceaux. Les femmes prennent les entrailles, les font cuire et en préparent une espèce de bouillon, nommé minjau, qu’elles partagent avec les enfants ; elles dévorent aussi les entrailles, la chair de la tête, la cervelle et la langue ; les enfants mangent le reste. »

Ces lignes datent de 1557. Elles sont extraites d’un texte écrit au retour de l’arquebusier Hans Staden , fait prisonnier par des guerriers tupinamba, sur le littoral atlantique du Brésil. Ce texte fut publié à Marburg sous le titre « Nus, féroces et anthropophages » accompagné d’une iconographie détaillée dessinée par Staden, et qui a fait passer l’ouvrage pour la première bande dessinée. Le récit nous fait vivre les voyages de Staden, sa captivité, l’infortune de ses compagnons qui n’échappèrent pas au festin. Montaigne lut ce livre.
Dans la préface de l’édition de 1979, Marc Bouyer évoque le côté révolutionnaire de cet ouvrage, les 53 chapitres du texte étant accompagnés d’une série de 50 gravures qui donnaient à l’ensemble un caractère de « spectacle total ».
« La destruction du corps humain et l’ingestion de ses membres par un homme apparemment calme et détendu donnent à la scène son caractère profondément choquant pour le spectateur du XVI° siècle européen, de quotidienneté dans l’anormalité et l’horreur.» écrit Bouyer. « C’est cela que l’iconographie de Staden communique d’emblée dans un raccourci saisissant …. L’image le précède ou le suit pas à pas, appelle le regard, le rappelle, le fixe dans un « donné à voir » jamais vu. »

Nil novi sub sole ?


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